Les entreprises, des dinosaures comme les autres : Des idées pour agir, des livres pour réfléchir

Les entreprises, des dinosaures comme les autres

Le 25/10/2011 | Lecture

Un paléoanthropologue dans l’entreprise, Pascal Picq, Editions Eyrolles

Temps de lecture : 4 heures environ

Niveau de difficulté : variable en fonction de la culture de base du lecteur. La partie sur la théorie de l’évolution demande un goût pour la matière.

Intérêt du livre : faire dialoguer deux corpus qui a priori s’ignorent, avec les limites du genre.

- De quoi ça parle ?
Quand un paléoanthropologue, professeur au Collège de France, rencontre des chefs d’entreprises, de quoi leur parle-t-il ? De la théorie de l’évolution, et plus particulièrement des possibles implications des résultats de l’approche darwinienne à l’évolution économique. Autrement dit, dans quelles mesures les stratégies gagnantes des entreprises peuvent être comprises et formulées à partir du corpus théorique développé par Charles Darwin. D’où le sous-titre de l’ouvrage : s’adapter et innover pour survivre.

Pour cela, le professeur au Collège de France revient sur les principaux enseignements de cette théorie souvent mal comprise. Il réfute aussi l’approche du darwinisme social (en gros, seuls les meilleurs survivent, les moins adaptés périssent). Pascal Picq insiste sur ce qui fait la spécificité du modèle darwinien : pour qu’il puisse y avoir sélection, il faut qu’il y ait d’abord diversité. « Chez nous [en France] en effet, la différence par rapport à la normalité est une anomalie ; chez Darwin, c’est une opportunité. » (page 138)

La première partie du livre revient sur les différents mécanismes à l’œuvre dans l’évolution et montre comment ils peuvent être à l’œuvre dans les entreprises. Très pédagogique, il multiplie les encadrés synthétisant le propos étape par étape.

La seconde partie de l’ouvrage traite plus particulièrement du manque de culture entrepreneuriale en France. En la matière, le mal français serait à chercher du côté de la prégnance de l’approche héritée de Lamarck, une vision très hiérarchique de l’évolution qui aurait donné un modèle adapté un temps, mais en phase de dépassement. Cette vision très verticale, en silos, serait complètement inadaptée au monde qui émerge. Les grandes corps d’Etat, les ingénieurs, la grande entreprise ont pu constituer un avantage comparatif ; ils sont désormais des handicap. Le temps est à l’innovation darwinienne, dont Apple constituerait le modèle parfait. Vive l’innovation libre, la culture de l’essai erreur (versus la culture de la sanction très présente dans le modèle français).

- Et ça vaut le coup de le lire ?
Sur l’interprétation de Darwin et l’exposition de ses théories, reconnaissons notre manque de culture en la matière pour pouvoir juger si l’auteur en livre une lecture pertinente ou non. Faisons confiance à ses titres scientifiques pour préjuger qu’il connaît son sujet. La matière est plutôt complexe et par moments, on se perd dans les subtilités de la théorie darwinienne.
Sur la partie plus économique et managériale, l’ouvrage mêle remarques pertinentes et propos convenus, dont on se demande en quoi l’approche de la théorie de l’évolution apporte un éclairage nouveau (du genre, on manque d’ETI, le système scolaire français est trop sélectif et produit des clones…).

Sur d’autres sujets, le livre de Pascal Picq recèle des points de vue originaux, des intuitions qui viennent vraisemblablement de sa formation initiale. Quand il explique que les services de R et D devraient compter en leur sein des historiens des techniques oubliées du passé, car ce qui n’était pas adapté à un moment donné pourrait apporter des solutions originales pour demain, il étonne et convainc. Une leçon venue justement de la théorie de l’évolution.

De même, son explication de certains plans de sauvegarde de l’emploi par l’incapacité de nos entreprises à se réinventer est originale et stimulante. Selon Pascal Picq, en période de crise, une des clés de l’évolution peut être la réorganisation de l’existant. Appliqué à l’entreprise, cela implique de re découper les services, revoir la division du travail entre les différentes fonctions. Le décloisonnement, la meilleure communication entre les services favoriserait l’innovation, qui assure la survie de l’entreprise. « Pour néglier ce caractère fondamental de l’adaptation, en période de crise on préfère dégraisser les effectifs plutôt que de reconsidérer les structures et les réorganisations ».
En outre, les causes culturelles des blocages français abordés – l’approche lamarckienne trop hiérarchique – auraient gagné à être davantage décortiquées. J’aurais aimé savoir comment les travaux de ce biologiste ont irrigué le monde universitaire, pour qu’il puisse être désigné responsable d’une partie des maux de l’économie française. Un vrai travail d’historien des idées reste à faire.

256 pages 18 euros

cbys

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