Le Medef, côté cuisine : Des idées pour agir, des livres pour réfléchir

Le Medef, côté cuisine

Le 14/02/2012 | Lecture

Au cœur du Medef, Eric Verhaeghe, Editions Jacob Duvernet

Temps de lecture : 6 heures environ

Niveau de difficulté : Facile à lire. Mieux, se lit comme un roman. le style est fluide. Le propos illustré de savoureux portraits et autres anecdotes. Le contraire d’un pensum.

Intérêt du livre : Lire le témoignage d’un homme qui occupât une position de choix dans l’appareil du Medef, et son décryptage du paritarisme à la française.

- De quoi ça parle ?
Qui n’a jamais rêvé savoir ce qui se passe, dès lors que la porte d’un lieu de pouvoir se referme ? Devenir invisible ou miniscule et pouvoir assister à ce qui se dit dans les cénacles les plus fermés. C’est ce vieux fantasme que réalise l’ouvrage d’Eric Verhaeghe, ex membre des instances dirigeantes du Medef, avant d’en démissionner il y a un peu plus d’un an. Il n’a pas perdu de temps et raconte dans ce livre les coulisses des négociations sociales, telles qu’il les a observées.

La période couverte est d’autant plus passionnante qu’elle coïncide avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy à l’Elysée et son programme de rupture. Concomitamment ou presque, survenait le scandale dit de l’UIMM qui déstabilisa un temps le monde patronal (industriel), tant le rôle de l’organisation de la métallurgie est central dans le paritarisme à la française.

Sur ces sujets, Eric Verhaeghe excelle à décrypter les enjeux et les méthodes utilisées par les uns et par les autres pour vider une négociation de son sens ou pour aboutir à des conclusions quasi-opposées à celles souhaitées par l’exécutif, comme par exemple celle sur le droit du travail, qui devait proposer un contrat unique, que, soutient l’auteur, les organisations patronales ne voulaient pas. La raison ? Avec le CDD, l’intérim… elles possèdent des moyens de flexibilité dont elles n’entendaient pas se séparer.

Négociations après négociations, la même histoire se répète, montrant comment les uns et les autres cherchent avant tout à préserver leurs pouvoirs. C’est là où le livre est le plus cruel : quand il démontre comment des organisations dépositaires d’une parcelle d’intérêt général (elles sont censées gérer la formation professionnelle ou la protection sociale, ce qui n’est pas rien) oeuvrent surtout à préserver leur capacité d’influence ou un « trésor de guerre », d’autant plus important que les syndicats français manquent cruellement d’adhérents et donc de ressources liées à des cotisations.

L’ouvrage est une critique argumentée du paritarisme à la française, ce système qui « contribue à créer une bureaucratie de syndicalistes entièrement dédiés à l’administration d’un système étranger aux entreprises. » Les organisations patronales ne sont pas en reste : « malgré le discours habituel de ces organisations sur le poids trop fort des charges sociales en France, elles profitent sans vergogne d’une sorte de rétro commissions sur ces charges pour assurer leurs fonctionnement. »

Si Eric Verhaeghe loue in fine la capacité de manœuvre de Laurence Parisot qui lui a permis de se faire réélire à la tête de Medef, l’auteur semble regretter que le Medef n’ait pas eu un rôle davantage moteur pour mener les évolutions qui lui semblent nécessaires. Et de prophétiser la fin annoncée de ce modèle là et des organisations qui l’ont porté..

- Et ça vaut le coup de le lire ?

Ce livre vaut d’abord pour la qualité de son écriture. Qui fait profession de lire des essais, passe beaucoup de temps à tourner les pages d’ouvrages jargonneux, à la syntaxe douteuse. Rien de cela chez Eric Verhaeghe, pourtant passé par  l’ENA. La question n’est pas que de forme, car la maîtrise de la langue lui permet d’expliquer en mots simples des enjeux souvent fort complexes. Le paritarisme à la française y est décrit comme une sorte de théâtre d’ombres, où l’écart entre ce qui est inscrit à la table des négociations et les réels enjeux de pouvoir n’est pas nul.

Il excelle aussi à dresser les portraits des uns et des autres, avec un sens du détail qui fait l’homme, et du compliment empoisonné. Dans un salon anglais, cet homme-là ferait merveille. Il décrit certaines coulisses avec malice : ah les diners truffés offerts par un haut membre du Medef en pleine réforme des retraites…

A lire ce livre, personne ne s’étonnera que l’auteur ait quitté le Medef. En particulier un passage hallucinant au sens propre, où l’auteur condamne le profit et autres formes de « création de valeur ». « Autrement dit, le principe même du dividende de l’actionnaire constitue la plus belle usurpation morale et anthropologique de notre temps. » On ignore s’il fit part de sa vision à Laurence Parisot… On aimerait connaître la réaction de cette dernière. Ah si on était des petites souris…

288 pages 20 euros

cbys

bulle Reactions

Aucune réaction actuellement

com_reagissez