« Refonder l’entreprise  »  de   Blanche Segrestin et Armand Hatchuel : Des idées pour agir, des livres pour réfléchir

« Refonder l’entreprise  » de Blanche Segrestin et Armand Hatchuel

Le 31/05/2012 | Lecture | Mots clés:

Refonder l’entreprise, de Blanche Segrestin et Armand Hatchuel

Seuil Collection La république des idées.

Temps de lecture : 4 heures environ

Niveau de difficulté : c’est un ouvrage de chercheurs en sciences sociales. Aride parfois car le propos est dense. Les idées stimulantes et originales soutiennent l’intérêt du lecteur.

Intérêt du livre : entamer une réflexion sur les finalités de l’entreprise.

La phrase clé : « Si on pouvait craindre au début du XIXe siècle, l’extraordinaire pouvoir dont jouissaient les managers, c’est leur faiblesse qu’on doit craindre en ce début de XXIe siècle »

- De quoi ça parle ?

 

Pour les deux auteurs de cet essai, la crise financière survenue en 2008 est aussi une crise de la conception de l’entreprise qui est apparue dans les années 80 aux Etats-Unis, faisant de celle-ci un objet avant tout financier, qui appartient d’abord aux actionnaires. Fatale erreur, disent Armand Hatchuel et Blanche Segrestin, tous deux professeurs à Mines Paris Tech, qui enfoncent le clou : « la sortie de crise passera nécessairement par un effort pour réinventer l’entreprise », ce à quoi est consacré une large partie de ce petit livre rouge sacrément stimulant.
Mais pour réinventer, il faut commencer par revenir à l’histoire de la création de la société de capitaux. La thèse des auteurs est qu’elle est apparue pour pouvoir organiser en son sein l’innovation, cette activité essentielle au capitalisme aux résultats pourtant incertains. « Progressivement, une nouvelle génération d’ingénieurs et de techniciens va devenir nécessaire aux compagnies. Celles-ci prennent conscience que l’invention est une activité qui peut (et qui doit) être à la fois collective et gouvernée. » Rien de mieux que l’entreprise pour cela. Autrement dit, l’entreprise moderne n’a pas été créée pour maximiser le rendement financier des actionnaires, quoiqu’en disent les théories du contrôle pour justfier le pouvoir financier sur l’entreprise.
Le propos n’est pas que théorique car il a des incidences sur la manière dont sont gérés les entreprises. Si elles ne sont là que pour l’intérêt des actionnaires, le dirigeant devient un mandataire à la feuille de route assez pauvre : maximiser les dividendes à court terme. Les deux auteurs ne partagent pas du tout cette approche : le dirigeant dans une économie capitaliste, c’est-à-dire un monde où l’innovation est centrale, est là pour « proposer des stratégies jusque-là inconnues de leurs mandants ». Il est donc urgent de repenser l’entreprise, en redonnant davantage de pouvoir aux managers face aux actionnaires et en créant un type d’entreprises aux finalités renouvelées.

– Et ça vaut le coup de le lire ?
La critique de la financiarisation de l’économie et des entreprises est devenue une sorte de lieu commun du rayon essai. Il faut d’autant plus saluer le travail analytique de qualité qu’ont réalisé les deux auteurs. Loin des jugements à l’emporte-pièce, ils décortiquent les raisons et les effets de ce mouvement qui fait qu’aujourd’hui il paraît évident qu’une entreprise appartient d’abord à ses actionnaires. Ils ne tombent pas pour autant dans une critique radicale de l’entreprise capitaliste, mais montrent les limites de ce réductionnisme financier. Quand un grand groupe utilise son résultat pour racheter des actions plutôt que pour investir, dans un secteur comme la pharmacie, il maximise certes les dividendes immédiats mais obère les possibilités futures de croissance assise sur des investissements réguliers en R et D, seuls gages d’une indispensable innovation.
Blanche Segrestin et Armand Hatchuel ne s’arrêtent pas à ce constat. Ils proposent de nouvelles voies pour revoir le droit des Sociétés, sans ignorer les alternatives existantes à la société anonyme et leurs limites. Ces nouveaux principes doivent tenir compte du caractère intrinsèquement coopératif de l’entreprise. (Au passage, les deux auteurs mettent en évidence un joli paradoxe de l’économie classique : l’entreprise existe car elle crée et produit des ressources qui par définition ne sont pas disponibles sur le marché. Or la théorie classique dans ses multiples versions tend à appliquer à l’entreprise les règles du marché. Une vraie impasse conceptuelle !)

Les deux auteurs proposent des pistes d’action pour faire de l’entreprise un lieu, où toutes les parties prenantes choisissent de confier au dirigeant une partie de leur liberté à condition que ce dernier soit le garant de l’intérêt collectif. Et de proposer la création d’une société à objet social étendu. « L’intérêt d’une telle norme serait d’engager les actionnaires et d’empêcher que la mission de l’entreprise ne soit réduite aux intérêts de la société anonyme ».

Loin d’être utopique, cette vision de l’entreprise est actuellement mise en place… en Californie avec la flexible purpose corporation adoptée par le sénat de cet Etat. Ce que Wall Street a fait à New York, Sacramento pourra-t-il le défaire ?

120 pages 11,50 euros

avr 25

Mais qui sont vraiment Nicolas Sarkozy, François Hollande et les autres ?

Lecture |

Dans la tête des candidats -le profil psychologique des présidentiables Pascal de Sutter Hélène Risser Editions les arènes

 

Temps de lecture : 3 heures environ

Niveau de difficulté : très facile à lire. Le style est vif. Le livre est bourré d’anecdotes.

Intérêt du livre : Découvrir la personnalité des candidats à l’élection présidentielle grâce aux méthodes de la psychologie.

- De quoi ça parle ?

Et si la personnalité des hommes politiques comptait autant voire plus que le programme ou les fondements idéologiques de leur engagement. C’est ce drôle de pari que fait le livre passionnant d’Hélène Risser et de Pascal de Sutter. Ils ont ainsi étudié grâce à diverses approches de la psychologie, la personnalité des principaux candidats à l’élection présidentielle et de quelques personnalités de la vie politique, Martine Aubry, Jean-Louis Borloo, un temps candidat, et François Fillon pour son rôle central dans la vie politique.

Multipliant les méthodes d’analyse, leurs portraits sont le contraire de ceux qu’on a coutume de lire, sous la plume d’éditorialistes politiques de renom, qui font plus œuvre littéraire ou polémique qu’une véritable étude de caractère. Sans oublier la sympathie des uns et des autres pour un camp ou un autre. Rien de tout cela dans cet ouvrage qui ne parle pas des idées des personnalités. La psychologie est étudiée en elle même, sans tenir compte des thèses défendues. La succession des méthodes d’analyses donne d’ailleurs pour les uns et les autres des résultats convergents, le trait se précisant au fil des investigations. A cet égard, la lecture par des étudiants étrangers du langage corporel ou des expressions du visage révèle de vraies pépites qui échappent au spectateur français trop habitués à ces visages pour les observer encore. Nicolas Sarkozy et François Hollande ont un point commun, leurs visages expriment une forme de tristesse, même quand ils parlent de bonheur. Le signe qu’ils ont pris conscience de la gravité de leur fonction ?

- Et ça vaut le coup de le lire ?

Oui, d’abord pour apprendre l’existence du métier de profiler politique, des professionnels chargés d’étudier les personnalités que doivent rencontrer le président des Etats-Unis et autres officiels nord-américains. C’est pour partie leurs méthodes qui sont ici utilisées pour ce décryptage qui s’est fait sans rencontre directe avec les principaux intéressés.

Il n’est pas certain que la lecture de l’ouvrage modifiera un vote, mais il révèle des tas de petites perles. On y découvre une Martine Aubry qui semble aimer encore davantage la vie que la politique (ou qui du moins n’aime pas assez le pouvoir pour tout lui sacrifier). François Fillon révèle une personnalité étonnante, comme s’il était le seul à résister aux auteurs. Ambitieux, il l’est assurément, mais une ambition qui ne l’empêche pas d’être le numéro deux.

Les deux finalistes à la présidentielle présentent aussi d’étranges caractéristiques. Ainsi, François Hollande, affirment les auteurs, possède un faible goût pour la domination et l’ambition, présente dans sa personnalité, n’est pas chez lui un moteur majeur. L’homme aime concilier les points de vue, trouver des solutions. C’est plus un joueur d’échec que de poker, résument H. Risser et P. de Sutter. Ambitieux et dominant, Nicolas Sarkozy l’est assurément. On a  tant lu sur le Président de la République en exercice, qu’on doute pouvoir encore apprendre quelque chose. Pourtant, les auteurs mettent en avant un trait de sa personnalité peu souligné : sa personnalité inventive, qui « est à son sommet dans les situations de challenge », car le personnage possède une « remarquable souplesse intellectuelle ». Rien n’effraie plus ce type de personnalité que la répétition paisible de l’identique.

384 pages 19,80 euros



14

Le Medef, côté cuisine

Lecture |

Au cœur du Medef, Eric Verhaeghe, Editions Jacob Duvernet

Temps de lecture : 6 heures environ

Niveau de difficulté : Facile à lire. Mieux, se lit comme un roman. le style est fluide. Le propos illustré de savoureux portraits et autres anecdotes. Le contraire d’un pensum.

Intérêt du livre : Lire le témoignage d’un homme qui occupât une position de choix dans l’appareil du Medef, et son décryptage du paritarisme à la française.

- De quoi ça parle ?
Qui n’a jamais rêvé savoir ce qui se passe, dès lors que la porte d’un lieu de pouvoir se referme ? Devenir invisible ou miniscule et pouvoir assister à ce qui se dit dans les cénacles les plus fermés. C’est ce vieux fantasme que réalise l’ouvrage d’Eric Verhaeghe, ex membre des instances dirigeantes du Medef, avant d’en démissionner il y a un peu plus d’un an. Il n’a pas perdu de temps et raconte dans ce livre les coulisses des négociations sociales, telles qu’il les a observées.

La période couverte est d’autant plus passionnante qu’elle coïncide avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy à l’Elysée et son programme de rupture. Concomitamment ou presque, survenait le scandale dit de l’UIMM qui déstabilisa un temps le monde patronal (industriel), tant le rôle de l’organisation de la métallurgie est central dans le paritarisme à la française.

Sur ces sujets, Eric Verhaeghe excelle à décrypter les enjeux et les méthodes utilisées par les uns et par les autres pour vider une négociation de son sens ou pour aboutir à des conclusions quasi-opposées à celles souhaitées par l’exécutif, comme par exemple celle sur le droit du travail, qui devait proposer un contrat unique, que, soutient l’auteur, les organisations patronales ne voulaient pas. La raison ? Avec le CDD, l’intérim… elles possèdent des moyens de flexibilité dont elles n’entendaient pas se séparer.

Négociations après négociations, la même histoire se répète, montrant comment les uns et les autres cherchent avant tout à préserver leurs pouvoirs. C’est là où le livre est le plus cruel : quand il démontre comment des organisations dépositaires d’une parcelle d’intérêt général (elles sont censées gérer la formation professionnelle ou la protection sociale, ce qui n’est pas rien) oeuvrent surtout à préserver leur capacité d’influence ou un « trésor de guerre », d’autant plus important que les syndicats français manquent cruellement d’adhérents et donc de ressources liées à des cotisations.

L’ouvrage est une critique argumentée du paritarisme à la française, ce système qui « contribue à créer une bureaucratie de syndicalistes entièrement dédiés à l’administration d’un système étranger aux entreprises. » Les organisations patronales ne sont pas en reste : « malgré le discours habituel de ces organisations sur le poids trop fort des charges sociales en France, elles profitent sans vergogne d’une sorte de rétro commissions sur ces charges pour assurer leurs fonctionnement. »

Si Eric Verhaeghe loue in fine la capacité de manœuvre de Laurence Parisot qui lui a permis de se faire réélire à la tête de Medef, l’auteur semble regretter que le Medef n’ait pas eu un rôle davantage moteur pour mener les évolutions qui lui semblent nécessaires. Et de prophétiser la fin annoncée de ce modèle là et des organisations qui l’ont porté..

- Et ça vaut le coup de le lire ?

Ce livre vaut d’abord pour la qualité de son écriture. Qui fait profession de lire des essais, passe beaucoup de temps à tourner les pages d’ouvrages jargonneux, à la syntaxe douteuse. Rien de cela chez Eric Verhaeghe, pourtant passé par  l’ENA. La question n’est pas que de forme, car la maîtrise de la langue lui permet d’expliquer en mots simples des enjeux souvent fort complexes. Le paritarisme à la française y est décrit comme une sorte de théâtre d’ombres, où l’écart entre ce qui est inscrit à la table des négociations et les réels enjeux de pouvoir n’est pas nul.

Il excelle aussi à dresser les portraits des uns et des autres, avec un sens du détail qui fait l’homme, et du compliment empoisonné. Dans un salon anglais, cet homme-là ferait merveille. Il décrit certaines coulisses avec malice : ah les diners truffés offerts par un haut membre du Medef en pleine réforme des retraites…

A lire ce livre, personne ne s’étonnera que l’auteur ait quitté le Medef. En particulier un passage hallucinant au sens propre, où l’auteur condamne le profit et autres formes de « création de valeur ». « Autrement dit, le principe même du dividende de l’actionnaire constitue la plus belle usurpation morale et anthropologique de notre temps. » On ignore s’il fit part de sa vision à Laurence Parisot… On aimerait connaître la réaction de cette dernière. Ah si on était des petites souris…

288 pages 20 euros



oct 25

Les entreprises, des dinosaures comme les autres

Lecture | Mots clés:

Un paléoanthropologue dans l’entreprise, Pascal Picq, Editions Eyrolles

Temps de lecture : 4 heures environ

Niveau de difficulté : variable en fonction de la culture de base du lecteur. La partie sur la théorie de l’évolution demande un goût pour la matière.

Intérêt du livre : faire dialoguer deux corpus qui a priori s’ignorent, avec les limites du genre.

- De quoi ça parle ?
Quand un paléoanthropologue, professeur au Collège de France, rencontre des chefs d’entreprises, de quoi leur parle-t-il ? De la théorie de l’évolution, et plus particulièrement des possibles implications des résultats de l’approche darwinienne à l’évolution économique. Autrement dit, dans quelles mesures les stratégies gagnantes des entreprises peuvent être comprises et formulées à partir du corpus théorique développé par Charles Darwin. D’où le sous-titre de l’ouvrage : s’adapter et innover pour survivre.

Pour cela, le professeur au Collège de France revient sur les principaux enseignements de cette théorie souvent mal comprise. Il réfute aussi l’approche du darwinisme social (en gros, seuls les meilleurs survivent, les moins adaptés périssent). Pascal Picq insiste sur ce qui fait la spécificité du modèle darwinien : pour qu’il puisse y avoir sélection, il faut qu’il y ait d’abord diversité. « Chez nous [en France] en effet, la différence par rapport à la normalité est une anomalie ; chez Darwin, c’est une opportunité. » (page 138)

La première partie du livre revient sur les différents mécanismes à l’œuvre dans l’évolution et montre comment ils peuvent être à l’œuvre dans les entreprises. Très pédagogique, il multiplie les encadrés synthétisant le propos étape par étape.

La seconde partie de l’ouvrage traite plus particulièrement du manque de culture entrepreneuriale en France. En la matière, le mal français serait à chercher du côté de la prégnance de l’approche héritée de Lamarck, une vision très hiérarchique de l’évolution qui aurait donné un modèle adapté un temps, mais en phase de dépassement. Cette vision très verticale, en silos, serait complètement inadaptée au monde qui émerge. Les grandes corps d’Etat, les ingénieurs, la grande entreprise ont pu constituer un avantage comparatif ; ils sont désormais des handicap. Le temps est à l’innovation darwinienne, dont Apple constituerait le modèle parfait. Vive l’innovation libre, la culture de l’essai erreur (versus la culture de la sanction très présente dans le modèle français).

- Et ça vaut le coup de le lire ?
Sur l’interprétation de Darwin et l’exposition de ses théories, reconnaissons notre manque de culture en la matière pour pouvoir juger si l’auteur en livre une lecture pertinente ou non. Faisons confiance à ses titres scientifiques pour préjuger qu’il connaît son sujet. La matière est plutôt complexe et par moments, on se perd dans les subtilités de la théorie darwinienne.
Sur la partie plus économique et managériale, l’ouvrage mêle remarques pertinentes et propos convenus, dont on se demande en quoi l’approche de la théorie de l’évolution apporte un éclairage nouveau (du genre, on manque d’ETI, le système scolaire français est trop sélectif et produit des clones…).

Sur d’autres sujets, le livre de Pascal Picq recèle des points de vue originaux, des intuitions qui viennent vraisemblablement de sa formation initiale. Quand il explique que les services de R et D devraient compter en leur sein des historiens des techniques oubliées du passé, car ce qui n’était pas adapté à un moment donné pourrait apporter des solutions originales pour demain, il étonne et convainc. Une leçon venue justement de la théorie de l’évolution.

De même, son explication de certains plans de sauvegarde de l’emploi par l’incapacité de nos entreprises à se réinventer est originale et stimulante. Selon Pascal Picq, en période de crise, une des clés de l’évolution peut être la réorganisation de l’existant. Appliqué à l’entreprise, cela implique de re découper les services, revoir la division du travail entre les différentes fonctions. Le décloisonnement, la meilleure communication entre les services favoriserait l’innovation, qui assure la survie de l’entreprise. « Pour néglier ce caractère fondamental de l’adaptation, en période de crise on préfère dégraisser les effectifs plutôt que de reconsidérer les structures et les réorganisations ».
En outre, les causes culturelles des blocages français abordés – l’approche lamarckienne trop hiérarchique – auraient gagné à être davantage décortiquées. J’aurais aimé savoir comment les travaux de ce biologiste ont irrigué le monde universitaire, pour qu’il puisse être désigné responsable d’une partie des maux de l’économie française. Un vrai travail d’historien des idées reste à faire.

256 pages 18 euros



mai 17

Dans les coulisses de la vie économique

Lecture | Mots clés:

Aurore Gorius et Michaël Moreau, Les gourous de la com’, La découverte

Temps de lecture : 5 à 6 heures

Niveau de difficulté: Facile à lire. C’est une grosse enquête journalistique, pas de difficultés pour un lecteur régulier de journaux.

Intérêt du livre : découvrir les coulisses de la vie des affaires. Revoir la généalogie d’une éventuelle prise de pouvoir des communicants.

- De quoi ça parle ?

La multiplication des médias a obligé les responsables, politiques ou économiques, à professionnaliser leur communication. Les premiers faux pas survenus dans les années 80 ont laissé des traces : personne n’a envie de revivre ce qui est arrivé à Jean-René Fourtou, alors P.D.G. de Rhône Poulenc, instrumentalisé dans un show mené par Daniel Bilalian et produit par Thierry Ardisson et Catherine Barma. En 1989, année du bicentenaire, le pdg avait été invité à se déguiser un monarque à l’occasion d’une Nuit des entreprises. Cette anecdote, narrée au début des gourous de la com’, a incité les stars du business à apprivoiser les médias en voie de démultiplicaton (et Inernet n’existait pas alors !). Puisque l’information devenait spectacle, autant être le co-auteur de la pièce qui s’y joue : tel est, dès lors, l’objectif des décideurs économiques et politiques.

Le projet de l’essai des journalistes, Aurore Gorius et Michaël Moreau, est de raconter cette transformation, en insistant notamment sur le rôle croissant joué par les conseils en communication devenus depuis des communicants. Pour cela, ils ont mené une enquête en profondeur remontant aux années 70 quand l’ancêtre du Medef, le CNPF, a décidé d’organiser sa communication. C’est un militaire, Michel Frois, impressionné par l’efficacité de l’appareil de communication de l’armée des Etats-Unis, qui décide d’appliquer ses méthodes, d’abord dans l’armée française, puis pour le compte de l’organisation patronale. Une phrase résume son action : « pour se servir de la presse, il faut d’abord la servir », a-t-il expliqué dans ses mémoires.

Dans son sillage vont apparaître les fameux gourous du titre : Michel Calzaroni, puis Anne Méaux. Si les personnalités divergent, l’un et l’autre viennent de la droite et bâtissent leur empire ou leur influence par un savant mélange d’entregent dans les milieux politiques et économiques avec les risques de conflit d’intérêt et de mélange des genres que cela peut poser. Stéphane Fouks, le patron d’Euro RSCG, le troisième intervenant du secteur connu pour ses conseils à DSK, aurait même, aux dires d’un de ses concurrents théorisé ce point : « quand on a deux clients dans le même secteur, c’est un conflit d’intérêt. Quand on en a quatre, c’est une expertise », déclarerait-il.

 L’ouvrage ne se contente pas de raconter cette généalogie. Il montre aussi comment ceux qu’on appelle les décideurs se préparent (les coulisses des media training, ces scéances où une personnalité médiatique apprend à bien parler à la télévision sont décortiquées), le rôle joué par les gourous de la com’, notamment dans les batailles boursières ou en cas d’accident, quelle qu’en soit la cause. Il montre aussi comment le pouvoir d’influence de ces maîtres de ce qui se dit dans les « étranges lucarnes » a grandi, devenant aussi des conseillers très écoutés des hommes politiques de la majorité et de l’opposition. A tel point, que certaines batailles pour la nomination de pdg de grandes entreprises publiques deviennent des luttes entre ces gourous, chacun misant sur son poulain.

- Et ça vaut le coup de le lire ?

Les gourous de la com’ racontent d’abord trente ans de communication économique et politique. L’enquête riche des auteurs révèle quantité de faits et d’anecdotes, certaines connues du journaliste, d’autres non. Ainsi, apprend-t-on, que le célèbre conseiller de François Mitterrand, Jacques Pilhan dispensait aussi ses conseils à Michel Rocard, quand ce dernier était premier Ministre. Etonnant quand on connaît la relation conflictuelle qu'entretenaient les deux hommes. 

Les biographies détaillées des uns et des autres montrent aussi les liens serrés entre le monde des affaires, le monde politique, les médias et les gourous de la com’. Rien d’étonnant donc si les entreprises publiques sont un terrain privilégié pour l’influence des communicants. On découvre ainsi comment les « guerres de succession » à EDF mobilisent souvent les grands de la communication, chaque candidat cherchant à influencer les responsables politiques, qui sont eux-mêmes des clients des gourous de la com’. Les auteurs tendent à y voir la mainmise de ces communicants tout puissants. Leur pouvoir n'est-il pas davantate le reflet de quelques spécificités françaises ?

Dans une seconde partie, l’essai se concentre sur des exemples concrets de batailles économiques. Et dans le récit de la gestion de deux crises, la marée noire chez Total et la grande tempête en 1999, le rôle des gourous de la com semble remis en cause. François Roussely, e pdg d’Edf, en tenant un langage à la fois simple et de vérité réussit à transformer les agents EDF en héros nationaux, et ce, sans l’aide d’un des fameux gourous. Cette anecdote – racontée dans le livre – fait regretter que les auteurs n’aillent pas au-delà des faits pour tenter de mesurer l’efficacité réelle des services vendus par ces rois de la com'. Ce n’est pas parce que tout le monde a recours à leurs compétences que celles-ci sont réelles. Une partie plus analytique aurait complété cet ouvrage qui décortique en détail les faits et gestes de ces nouveaux acteurs. A la fin de l’essai, il ne fait guère de doute que le métier de gourou consiste à se faire passer pour un deus ex machina. Et si leur vrai pouvoir était là : dans cette capacité à faire croire qu’ils sont des faiseurs d’opinion, sans que personne ne s’interroge sur la réalité de cette aptitude auto-proclamée. 

286 pages 19 euros

 



avr 21

Surfez sur Internet, c’est du travail

Lecture | Mots clés:

Stefana Broadbent, L’intimité au travail, FYP Editions

Temps de lecture : 3 heures

Niveau de difficulté: essai de sciences humaines écrit dans un langage clair. Garanti sans jargon

Intérêt du livre : une mine d’informations sur les pratiques des individus. Des témoignages éclairants, une volonté de mesurer et de décrypter salutaire.

 

- De quoi ça parle ?

L’arrivée d’Internet et du mobile affecte la frontière qui existait jusqu’ici entre la vie privée et la vie au travail. Depuis la Révolution industrielle, et plus précisément depuis l’apparition de lieux spécialisés dans la production, les usines, la séparation entre ces deux mondes était absolue. La vie privée n’avait pas de place au travail. Le téléphone fixe déjà, et surtout le  mail, puis le téléphone portable, ont remis en cause ce postulat. L’entreprise est tentée d’interdire purement et simplement l’utilisation de ces nouveaux outils. Une attitude condamnée à l’échec. Toute interdiction posée prend le risque d’être dépassée par un progrès qui la rend caduque. L’usage du mail est contrôlé dans l’entreprise ? Les salariés se réfugient aux toilettes pour consulter leur smartphones, raconte l’auteure, s’appuyant sur une enquête de terrain.

L’ouvrage étudie les raisons qui rendent l’usage de ces nouveaux modes de communication quasi essentiels. D’abord, Stefana Broadbent montre que le temps passé par les salariés sur le web ou au téléphone n’est pas aussi important que ne le laissent croire certaines études alarmistes (souvent payées par des prestataires vendant des solutions de filtrage ou de sécurité).

Ce que révèle l'usage des technologies, c’est l’attachement, le besoin de rester en relation avec son cercle affectif le plus proche (l’auteure indique qu’en dépit des promesses de tous les réseaux sociaux du monde, une personne est en « vrai » contact en moyenne avec cinq personnes). Et les raisons de ce besoin seraient à chercher dans une évolution sociale qui dépasse et les individus et les entreprises. L’individualisme post moderne a conduit à un sur investissement de la vie privée et un affaiblissement de tous les collectifs, y compris l’entreprise. Avoir une vie privée réussie est devenue un quasi impératif, de sorte qu’il est insupportable aux uns et aux autres de ne pas pouvoir rester connecté avec sa tribu proche.

De même que, selon le proverbe chinois, « quand on lui montre la lune l’imbécile regarde le doigt », « le problème ce ne sont pas les technologies mais les comportements. » Telle est la conviction de David Smith, le directeur informatique de St Pauls, une prestigieuse école britannique. Dit autrement, « les questions qui se cachent derrière les restrictions [d’usage des TIC] sont organisationnelles et sociales ». Pour Stefana Broadbent, cet usage d’Internet et du mobile pose la question du degré d’autonomie que les organisations productives sont prêtes à laisser à leurs salariés. La preuve, selon elle, se trouve, dans l’approche accommodante dont profitent les salariés les plus qualifiés, réputés être capables de s’auto discipliner, tandis que les interdictions pèseraient davantage sur les non qualifiés.

- Et ça vaut le coup de le lire ?

L’intimité au travail est un livre engagé au bon sens du terme. L’auteure y défend une thèse, qu’elle argumente soigneusement. Pour cela, elle mobilise de nombreuses études et des concepts issus de différentes sciences sociales, aussi bien la sociologie que la psychologie. Pour étayer ce travail intellectuel, elle cite des études de cas et des témoignages réellement passionnants, qui insufflent de la vie à un ouvrage par ailleurs théorique. Pour une fois, on n’est pas dans le préjugé sur l’utilisation des nouvelles technologies mais dans le vécu des utilisateurs. Il s’y dessine des personnes pour lesquels il est devenu indispensable de pouvoir prendre des nouvelles à quelques moments clés de la journée. Toutefois, la thèse selon laquelle la vie affective est devenue centrale aurait gagné à être poussée un peu plus loin. La réussite professionnelle participe aussi de la construction de l’individu. L’articulation entre le « moi » privé et le « moi » au travail ne peut pas se résumer à une opposition un peu caricaturale de l’une à l’autre.

Plus convaincante est l’analyse approfondie de deux cas accidents de la circulation (chemin de fer et avion, tous les deux aux Etats-Unis). La façon dont les technologies sont pointées du doigt montre assez bien comment le SMS et le téléphone sont de bien pratiques boucs émissaires, un peu comme si on accusait l’étincelle d’avoir mis le feu à un stock de poudre. L’auteure montre bien comment on préfère accuser le téléphone mobile, plutôt que de réfléchir à l’organisation du travail. En particulier, Stefana Broadbent est particulièrement convaincante quand elle rappelle comment aujourd’hui le travail est, dans certaines situations, particulièrement solitaire, comment il se réalise dans un environnement où tout collectif, et donc toute possibilité d'entraide, de soutien mutuel, a disparu

Le principal défaut de ce livre est l’avers de sa qualité majeure : ouvrage bref et synthétique, il laisse parfois sur sa faim. Certains points auraient gagné à être davantage détaillés, décortiqués, analysés.

182 pages 19,50 euros



23

La Chine s’est éveillée.

Lecture | Mots clés:

Erik Izraelewicz, L’arrogance chinoise, Grasset

Temps de lecture : 3 à 4 heures

Niveau de difficulté: essai grand public pour lecteur aguerri de la presse quotidienne

Intérêt du livre : la Chine vous fait peur ? Vous avez raison, mais peut-être pour de mauvaises raisons

 

- De quoi ça parle ?

Six ans après Quand la Chine change le monde, Erik Izraelewicz revient sur le dragon chinois. Outre la croissance ininterrompue de la production dans l’empire du Milieu, l’auteur justifie cette "suite" par le nouveau comportement des entreprises et des officiels chinois. Fort de ses succès, la Chine est en train de changer. Fini le temps où elle faisait profil bas. Désormais, elle veut toute sa part du gâteau et n’entend pas se faire dicter sa loi. Plus encore, elle deviendrait arrogante, comme le résume le titre du livre. Cela va de son refus de réévaluer sa monnaie à sa volonté de créer une agence de notation made in China ou encore du rôle qu’elle joue avec les autres pays émergents. Une position résumée par le petit film diffusé lors du dernier sommet asiatique où la compétition entre nations était symbolisée par une course de relais, où le vaillant sprinter chinois finissait premier sur la ligne d’arrivée, son rival américain ne pouvant plus avancer. Trop gras, trop endetté, plus assez le goût du challenge !

Si Erik Izraelewicz considère que la Chine a des raisons d’être fière de ses accomplissements depuis quelques années, il voit dans l’arrogance qu’il décrit davantage l’aveu d’une peur inconsciente sur l’avenir qu’une manifestation d’un excès de confiance en soi. Car les succès chinois sont plus ambigus qu’ils peuvent paraître au premier abord. Les formidables réserves accumulées par la Banque de Chine permettent aujourd’hui à l’Empire du milieu de prêter aux pays en situation déficitaire, à commencer les pays d'Europe. Mais elle  montre aussi la peur face au futur des autorités et des habitants. En outre, si prêter un peu donne de la puissance ; à partir d’un certain montant, c’est le prêteur qui devient l’otage de ses débiteurs. Le défaut de paiement le rend particulièrement vulnérable. Autre cause d’inquiétude : la démographie, la Chine va devenir vieille très vite. La politique de l’enfant unique est passée par là.

Ce qu’a réussi la Chine de façon exceptionnelle, c’est une sorte d’industrialisation primaire, à base de produits fabriqués par une main d’œuvre abondante et bon marché, produits destinés avant tout pour l’exportation. Ce que la Chine doit maintenant réussir, c’est ce que l’auteur appelle ironiquement un tournant « socialiste », c’est-à-dire la création d’un système de protection sociale, d’un modèle économique davantage tourné vers le marché intérieur avec des salariés mieux payés. Le gouvernement chinois veut réussir la prochaine étape de son industrialisation, en montant en gamme. Cela passe par davantage d’innovations et de brevets. Là encore, si la Chine a réussi de premiers exploits techniques, la généralisation reste problématique. Car si le gouvernement veut continuer à favoriser l’enrichissement de ces ressortissants, condition de son maintien en place, il veut aussi conserver son pouvoir. Là se trouve le nœud de l’évolution à venir. La Chine pourra-t-elle franchir la prochaine étape sans toucher aux fondamentaux de son exception politique qu’Erik Izraelewicz nomme « illibéralisme » ? C’est cette angoisse là qui alimenterait l’arrogance chinoise.

 

- Et ça vaut le coup de le lire ?

Juste un chiffre : en 1978, la Chine pesait 1 % du Pib mondial en 1978. Elle en représente désormais 10 %. Un décollage aussi rapide justifie de lire cet essai dont le projet est finalement de faire un bilan d’étapes de l’émergence chinoise. Cet essai a des allures de long éditorial, l’auteur livrant avant tout sa vision des événements récents. Normal, il est journaliste et après avoir dirigé plusieurs  directions, il vient d’être nommé à la tête de celle du quotidien Le Monde. Son analyse de l’envol chinois relate comment il tient à la fois à une ouverture maîtrisée, une adoption des règles du marché, et aussi à la naïveté des entreprises occidentales. L’attitude des pays européens, incapables de s’entendre, chacun espérant tirer son épingle du jeu, est à cet égard pathétique d’inefficacité. Pendant que Français, Allemands et Britanniques tergiversent, Pékin lance son train à grande vitesse et prévoit de le vendre à travers le monde.

Comme beaucoup d’auteurs français avant lui, Erik Izraelewicz est admiratif du miracle chinois, à tel point que la seconde partie du livre (le dragon a tout bon) recense toutes les raisons qu’a la Chine d’être fière d’elle-même, réussissant à mener une politique macro économique de grande qualité ou maintenant l’intégrité de l’empire en dépit des augures prévoyant des tensions insurmontables (sociales, écologiques ou même ethniques). Reste à savoir si cette maestria est le résultat d’une grande intelligence des situations et si la martingale ainsi découverte continuera de fonctionner dans le monde qui nous attend. Erik Izraelewicz semble le penser, prédisant les succès futurs en extrapolant les réussites passées. C’est possible mais, comme il l’écrit d’ailleurs dans la dernière partie de son ouvrage, l’avenir demandera d’importantes adaptations.

Cette dernière partie est la plus intéressante, car la plus paradoxale et originale : elle montre comment l’arrogance repose finalement sur une angoisse face à l’avenir. Le gouvernement chinois joue gros dans cette historie. S’il rate la modernisation, adieu croissance et rêve de puissance mondiale. Plus prosaïquement, la classe au pouvoir joue aussi sa survie. Pour Erik Izraelewicz, le monde aussi joue gros, car l’échec de la Chine aurait des conséquences majeurs pour l’économie mondiale. Si comme l’écrivent certains éditorialistes outre Atlantique, il eût fallu être plus exigeant avant d’accepter l’entrée de la Chine dans l’OMC, il est désormais trop tard pour revenir en arrière. L’urgence serait plutôt d’aider la Chine à s’insérer dans le jeu mondial, sans hésiter à être ferme avec elle quand elle ne respecte pas certaines règles.

254 pages 18 euros



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Bientôt ce sera trop tard

Lecture |

finchelstein

Gilles Finchelstein, La dictature de l’urgence, Fayard

Temps de lecture : 2 à 3 heures

Niveau de difficulté: accessible à tous, pourvu que le lecteur ait un peu de goût pour l’abstraction.

Intérêt du livre : l’auteur étant un proche de DSK…

- De quoi ça parle ?

Dans son essai,  Gilles Finchelstein s’attaque à l’urgence, qui envahirait aussi bien la vie sociale que la vie privée. Des phénomènes en apparence aussi éloignés que l’engorgement des services hospitaliers d’urgence, l’accélération des cycles de production et d’innovation, l’accélération des films (on est passé d’1,4 plan par minute dans le mépris de Godard à 25 plans par minute dans le pacte des loups)  ou encore les modalités d’intervention de Nicolas Sarkozy sont, selon lui, les manifestations d’un phénomène unique : l’accélération.

Pour étayer son propos, l’ouvrage suit une construction des plus classiques. Après avoir décrit le phénomène, il en analyse les causes, en pointe les effets avant de proposer des solutions pour sortir de cette fameuse « dictature de l’urgence ».

Côté constat, Finchelstein déconstruit le sentiment d’urgence. Il s’alimente à deux sources : le goût pour la vitesse et la préférence pour le présent. Ses causes sont donc multiples, elles sont à chercher tant du côté du progrès technique qui rend possible l’accélération de tout, que de la financiarisation de l’économie. Parmi les effets recensés figure la dé- légitimation de la politique, dont les rythmes propres peineraient à suivre cette accélération du temps social. Réfléchir, consulter pour bien décider est d’autant plus difficile que le corps social et chacun des individus qui le composent a pris l’habitude de vivre dans un environnement où « plus tard » et « trop tard » sont devenus synonymes.

Côté solution, l’auteur ne croît pas aux mouvements qui prônent le retour à la lenteur de quelque façon que ce soit. Le mouvement enclenché est irréversible. En revanche, il prône une autre manière de gouverner, pour ne pas rajouter à l’urgence de l’époque un mode de gestion des affaires publiques très réactif. Il parie d’abord sur un retour de la mise en perspective de la politique.

Et ça vaut le coup de le lire ?
Quand le directeur général de la Fondation Jean Jaurès, un proche de Dominique Strauss Kahn, prend la plume pour s’attaquer à la dictature de l’urgence, il est difficile de ne pas le lire avec quelques arrière-pensées, se dire qu’on a entre les mains la version grand public des notes qui arrivent sur le bureau du directeur du FMI. D'ailleurs l’épouse de Monsieur Strauss Kahn, Anne Sinclair, fait partie de la liste des personnes remerciées à la fin de l’ouvrage.

Si cet essai n’est pas un programme politique à proprement parler, il donne une indication sur les idées qui nourrissent le peut-être futur candidat du parti socialiste. En particulier, l’ultime partie, celle qui regroupe les conseils pour la politique, apparaît comme la définition d’une anti-politique sarkozyste. Sortir de l’urgence passe selon l’auteur par un président qui ne s’occupe que de l’essentiel, fixant des objectifs à court moyen et long terme plutôt que de répondre au jour le jour aux influx produits par le monde médiatique. Il préconise aussi que le politique cesse de s’occuper de l’histoire, s’en prenant aux lois dites mémorielles.

Assez ironiquement, la dictature de l’urgence semble avoir été écrite dans une certaine urgence. Certains passages auraient gagnés à être approfondis, à commencer par le postulat de l’accélération. Il ne suffit pas de comparer le nombre de plans dans un film art et essai contemplatif des années 60 et dans une superproduction hollywoodienne des années 2000 pour décider si oui ou non le temps s’accélère. Et la juxtaposition d’exemples de cette supposée vitesse croissante laisse le lecteur sur sa faim quant à la mesure du phénomène.

Ces réserves étant posées, cet essai donne une grille de lectures et un début de cohérence à une somme de phénomènes isolés que chacun d’entre nous observe un jour ou l’autre. Il développe aussi un certain nombre d’idées originales, parfois trop rapidement, comme si l'auteur craignait que le sentiment de l’urgence ne gagne son lecteur, forcément zappeur. Dommage !

227 pages 16,90 euros

 



jan 19

Lutte contre le chômage : mode d’emploi

Lecture |

askenazy

Philippe Askenazy, Les décennies aveugles Emploi et croissance 1970 2010 Editions du Seuil

Temps de lecture : 5 à 6 heures

Niveau de difficulté: demande un minimum de culture économique ou d'avoir l'envie d'en acquérir un peu..

Intérêt du livre : balayer 40 ans d'histoire économique et quelques idées reçues

- De quoi ça parle ?

Si le monde change de plus en plus vite, les cerveaux qui conçoivent  et appliquent les politiques économiques ne sont pas aussi rapides. Depuis 40 ans, la politique française semble incapable de lutter efficacement contre le chômage, sauf durant de courtes périodes. C'est cette exception française que l'économiste Philippe Askenazy a décidé de décortiquer, devenant à cette occasion historien de la période récente. En effet, il analyse les politiques économiques menées depuis le début des années 70 ou comment, selon lui, les dirigeants politiques, de gauche comme de droite, n'ont pas été capables de définir une réponse adaptée. En cause, les représentations intellectuelles des uns et des autres et une idéologisation à outrance, là où il faudrait avant tout réaliser une synnthèse serrée des faits. A commencer par l'idée selon laquelle la cause première du chômage viendrait d'un coût trop élevé du travail. Dans cette logique : réduire les charges – par l'intermédiaire du coût du travail – permet de rétablir l'équilibre sur le marché du travail. Et Askenazy de citer des études qui montrent le peu d'effet qu'ont eu ces mesures dans le passé, ce qui n'empêche pas les majorités politiques successives de toujours recommencer.

Philippe Askenazy ne se contente pas d'instruire un procès à charge. La cause du marasme français selon lui vient du fait que les gouvernements n'arrivent pas à définir une stratégie de croissance . Conséquence : l'économie française passe son temps à essayer de s'adapter à la mondialisation – les Tic ayant été pensées dans un cadre nord américain demandent un marché du travail nord américain pour donner leur pleine efficacité – quand il faudrait avoir une stratégie offensive.

Ainsi, dès la fin des années 70, les Britanniques ont fait le choix de l'industrie financière, au début des années 2000 l'Allemagne du maintien de l'industrie, et les Etats-Unis ont parié sur Internet à la fin du siècle dernier et mettent actuellement le paquet sur l'éducation supérieure. Il propose à l'économie française de faire un choix aussi ambitieux plutôt que de singer le modèle à la mode, aussi volatile qu'une collection de prêt à porter, passant de la flexisécurité danoise au recettes irlandaises avant que le sérieux germanique ne fasse ces derniers mois un come back retentissant…

Volontiers iconoclaste, Il propose pour la France de définir une politique de croissance, misant sur le secteur de la santé. A l'heure de la mondialisation, l'économie pourrait créer des emplois difficilement délocalisables en développant notamment son excellence hospitalière, qui créerait par ricochet des emplois dans le reste de l'économie.

Et ça vaut le coup de le lire ?
Il faut toujours lire les esprits iconoclastes surtout quand ils ont la verve de Philippe Eskenazy. Au delà de la thèse principale, ce livre recèle de savoureux petits plaisirs. Par exemple, la façon dont en diagonale l'auteur montre à quel point depuis 40 ans la politique économique est définie par un cercle restreint de personnes (Philippe Eskenazy indique de ci de là le parcours de tel auteur d'une note datant des 70 ies ou d'un directeur de cabinet, montant ainsi une continuité étonnante dans les têtes pensantes). Il montre ainsi comment certaines idées ou propositions trainent dans le débat depuis des lustres, comme la Tva sociale ou l'idée d'un salaire spécial jeunes. Plus iconoclaste, il montre parfois les contradictions de certains : quand Jean Pierre Raffarin, premier Ministre, légifère pour limiter les ouvertures de surfaces commerciales créatrices d'emploi tout en ayant une politique en faveur du temps partiel, fort apprécié de ces mêmes boutiques dont le développement est arrêtée. La politique de l'emploi est selon lui une accumulation de "micro réformes", un "jeu de mécano géant".

En outre, pour écrire son essai, l'auteur a véritablement fait un travail d'histoirien remarquable. Même si on connaît bien l'histoire économique récente, on découvre des documents pour certains inédits, comme certains rapports non publiés car leurs conclusions n'étaient pas conformes à ce que voulait lire le gouvernment.

Juste un regret : outre cette partie historique, parfois fastidieuse à lire, car présenté chronologiquement, gouvernement par gouvernement, le livre se termine par deux chapitres qui échappent à cette logique et on aurait bien aimé que l'auteur les fît "un petit peu plus long". Quand il décrypte les raisons pour lesquelles il n'y a pas de miracle anglais en matière d'emploi des jeunes, pas plus que de modèle allemand, Askenazy passionne car il montre clairement, comment la comparaison de deux chiffres peut être une source d'erreurs d'analyse. De même l'ultime chapître consacré à la nécessité d'une politque industrielle en faveur de la santé aurait gagné à être développé, étayé.

L'ultime mérite de cet ouvrage est de refuser le discours qui réduit la politique économique à une adaptation à la mondialisation. 

308 pages 20 euros



jui 26

Géopolitique des industries créatives à l’heure de la mondialisaton

Lecture | Mots clés:

9782081236172Mainstream, Frédéric Martel, Editions Flammarion

Temps de lecture : une bonne dizaine d’heures, mais c’est le pageturner des vacances. !

Niveau de difficulté: L’écriture est simple. L’essai de Frédéric Martel est un produit mainstream.

Intérêt du livre : faire le tour du monde depuis son bureau, rencontrer tous les dirigeants de l’entertainment et ressortir de la lecture avec des idées subtiles

- De quoi ça parle ?
Le mainstream, c’est ce qui plaît au plus grand nombre : du film à grand spectacle façon Spiderman à la musique mondiale de Lady Gaga ou Madonna en passant par le jeu Qui veut gagner des millions ou le juste prix. Frédéric Martel, sociologue, enseignant et producteur de Masse critique sur France Culture a sillonné le monde pour raconter comment ces produits étaient fabriqués aux Etats-Unis mais aussi comment un peu partout à travers le monde émergent de nouveaux concurrents, candidats eux aussi à la production d’images et de sons mainstream.
Tout le projet du livre est résumé dans cette phrase à propos de la musique pop japonaise : « comme souvent avec l’entertainment, les stratégies, le marketing et la diffusion des produits cultures sont plus intéressants que les contenus eux-mêmes. » Et c’est un peu une saga de l’été, une intrigue de best seller mondialisé que narre Frédéric Martel, n’hésitant pas à se mettre en scène, le tout dans un style volontairement simple pour toucher le plus grand nombre. Irrésumable, le livre est une sorte de road movie à la rencontre des producteurs des industries créatives. Simultanément, Martel raconte brièvement aussi ses impressions de voyages. La première moitié du livre est consacrée aux Etats-Unis des multiplexes cinématographiques du Kansas aux studios hollywoodiens. La seconde partie du livre se consacre aux challengers à travers le monde : Chine et Inde mais aussi pays arabes et Amérique du Sud… Quant à l’Europe, avec son exception culturelle, formule censée résumer une politique et qui traduit plutôt l’absence d’ambition, elle semble à des milliers de kilomètres des évolutions en cours.

On savait depuis longtemps que le show business comme son nom l’indique était un business comme un autre. A l’heure du Mainstream globalisé, le livre de Frédéric Martel montre que cela est plus vrai que jamais.

- Et ça vaut le coup de le lire ?
Plutôt deux fois qu’une. Il y a ceux qui ont des théories sur tout depuis leurs bureaux et ceux qui avant de parler font sept fois le tour du monde. Frédéric Martel appartient incontestablement à cette seconde catégorie. Plutôt que de s’enfermer dans des concepts, il a sillonné le monde, recueilli la parole des dirigeants des plus grands groupes médias. Le résultat est passionnant et tout en subtilité.

Martel rend compte de l’effervescence de ce qu’il préfère appeler industries créatives (plutôt que culturelles, la culture renvoyant à une notion plus élitiste) de Los Angeles à Shanghaï, de Bollywood à Dubaï. Ce faisant, c’est l’effervescence des pays émergents qu’il montre comme jamais, le réveil brésilien ou indien, et les ambiguités chinoises. Les deux chapitres les plus passionnants concernent à mon sens le monde arabe. Frédéric Martel y peint avec une grande subtilité en mélangeant discours officiels et notes de voyages, propos officiels et promenades dans les souks – où l’on trouve, raconte-t-il des rayons de DVD pornos dans les pays pourtant les plus conservateurs – l’étrange rapport entretenu avec les Etats-Unis et leurs industries créatives. Loin des idées binaires Big Mac versus Jihad et autres guerres des civilisations, le récit montre très bien la fascination exercée par le modèle nord américain, sans verser pour autant dans une théorie de l’impérialisme culturel américain qui fleure bon ses années 70.. Fascination mais aussi volonté d’émancipation.

Qui a déjà voyagé et regardé les télévisions par câble dans un hôtel international ne peut être que surpris en regardant les chaînes info arabes ou chinoises, décalque parfait dans la forme de CNN. C’est peut-être là que réside la force des Etats-Unis, dans cette capacité à créer des formats originaux que le monde entier leur envie et copie. Mainstream montre très bien ce paradoxe : pour lutter contre le géant américain, les autres cultures n’ont d’autres moyens que de le copier en l’adaptant plus ou moins. C’est ainsi que Rotana a triomphé de MTV dans les pays arabes, mais en devenant une sorte de MTV.

Le reste du livre est tout aussi intéressant, qu’il parle des stars de la télé US, du cinéma nord américain et de ses liaisons avec le gouvernement et comment il est exporté à travers le monde, jouant avec le protectionnisme des uns et des autres. Les chapitres sur l’Inde et la Chine sont aussi très révélateurs. La fascination virant parfois à la sidération ressenti envers la Chine fait trop souvent oublier l’émergence de l’Inde qui est aussi importante, si ce n’est plus. En matière d’industrie culturelle cela semble tout aussi vrai.
Quelles mystérieuses raisons ont donc poussé Frédéric Martel à rédiger une conclusion très universitaire, comme s’il avait voulu donner des gages à ses lecteurs français ? Un regret d’autant plus grand qu’elle l’amène à avoir des phrases très définitives à rebours du reste de son travail. Juste un exemple : « plus une culture se protège par des quotas ou une censure, plus elle précipite son déclin », écrit-il. Peut-être, mais il aurait fallu le prouver plutôt que l’asséner au détour des vingt dernières pages. La thèse en tout cas est très contestable. Mais bon, ceci étant, il reste 412 pages passionnantes à lire et à méditer.

460 pages 22,50 euros

- Le site de Frédéric Martel où l’on trouvera des compléments utiles sur l’ouvrage.

- Le site de l’émission Masse critique où l’on peut écouter de passionnants podcasts.