Géopolitique des industries créatives à l’heure de la mondialisaton : Des idées pour agir, des livres pour réfléchir

Géopolitique des industries créatives à l’heure de la mondialisaton

Le 26/07/2010 | Lecture | Mots clés:

9782081236172Mainstream, Frédéric Martel, Editions Flammarion

Temps de lecture : une bonne dizaine d’heures, mais c’est le pageturner des vacances. !

Niveau de difficulté: L’écriture est simple. L’essai de Frédéric Martel est un produit mainstream.

Intérêt du livre : faire le tour du monde depuis son bureau, rencontrer tous les dirigeants de l’entertainment et ressortir de la lecture avec des idées subtiles

- De quoi ça parle ?
Le mainstream, c’est ce qui plaît au plus grand nombre : du film à grand spectacle façon Spiderman à la musique mondiale de Lady Gaga ou Madonna en passant par le jeu Qui veut gagner des millions ou le juste prix. Frédéric Martel, sociologue, enseignant et producteur de Masse critique sur France Culture a sillonné le monde pour raconter comment ces produits étaient fabriqués aux Etats-Unis mais aussi comment un peu partout à travers le monde émergent de nouveaux concurrents, candidats eux aussi à la production d’images et de sons mainstream.
Tout le projet du livre est résumé dans cette phrase à propos de la musique pop japonaise : « comme souvent avec l’entertainment, les stratégies, le marketing et la diffusion des produits cultures sont plus intéressants que les contenus eux-mêmes. » Et c’est un peu une saga de l’été, une intrigue de best seller mondialisé que narre Frédéric Martel, n’hésitant pas à se mettre en scène, le tout dans un style volontairement simple pour toucher le plus grand nombre. Irrésumable, le livre est une sorte de road movie à la rencontre des producteurs des industries créatives. Simultanément, Martel raconte brièvement aussi ses impressions de voyages. La première moitié du livre est consacrée aux Etats-Unis des multiplexes cinématographiques du Kansas aux studios hollywoodiens. La seconde partie du livre se consacre aux challengers à travers le monde : Chine et Inde mais aussi pays arabes et Amérique du Sud… Quant à l’Europe, avec son exception culturelle, formule censée résumer une politique et qui traduit plutôt l’absence d’ambition, elle semble à des milliers de kilomètres des évolutions en cours.

On savait depuis longtemps que le show business comme son nom l’indique était un business comme un autre. A l’heure du Mainstream globalisé, le livre de Frédéric Martel montre que cela est plus vrai que jamais.

- Et ça vaut le coup de le lire ?
Plutôt deux fois qu’une. Il y a ceux qui ont des théories sur tout depuis leurs bureaux et ceux qui avant de parler font sept fois le tour du monde. Frédéric Martel appartient incontestablement à cette seconde catégorie. Plutôt que de s’enfermer dans des concepts, il a sillonné le monde, recueilli la parole des dirigeants des plus grands groupes médias. Le résultat est passionnant et tout en subtilité.

Martel rend compte de l’effervescence de ce qu’il préfère appeler industries créatives (plutôt que culturelles, la culture renvoyant à une notion plus élitiste) de Los Angeles à Shanghaï, de Bollywood à Dubaï. Ce faisant, c’est l’effervescence des pays émergents qu’il montre comme jamais, le réveil brésilien ou indien, et les ambiguités chinoises. Les deux chapitres les plus passionnants concernent à mon sens le monde arabe. Frédéric Martel y peint avec une grande subtilité en mélangeant discours officiels et notes de voyages, propos officiels et promenades dans les souks – où l’on trouve, raconte-t-il des rayons de DVD pornos dans les pays pourtant les plus conservateurs – l’étrange rapport entretenu avec les Etats-Unis et leurs industries créatives. Loin des idées binaires Big Mac versus Jihad et autres guerres des civilisations, le récit montre très bien la fascination exercée par le modèle nord américain, sans verser pour autant dans une théorie de l’impérialisme culturel américain qui fleure bon ses années 70.. Fascination mais aussi volonté d’émancipation.

Qui a déjà voyagé et regardé les télévisions par câble dans un hôtel international ne peut être que surpris en regardant les chaînes info arabes ou chinoises, décalque parfait dans la forme de CNN. C’est peut-être là que réside la force des Etats-Unis, dans cette capacité à créer des formats originaux que le monde entier leur envie et copie. Mainstream montre très bien ce paradoxe : pour lutter contre le géant américain, les autres cultures n’ont d’autres moyens que de le copier en l’adaptant plus ou moins. C’est ainsi que Rotana a triomphé de MTV dans les pays arabes, mais en devenant une sorte de MTV.

Le reste du livre est tout aussi intéressant, qu’il parle des stars de la télé US, du cinéma nord américain et de ses liaisons avec le gouvernement et comment il est exporté à travers le monde, jouant avec le protectionnisme des uns et des autres. Les chapitres sur l’Inde et la Chine sont aussi très révélateurs. La fascination virant parfois à la sidération ressenti envers la Chine fait trop souvent oublier l’émergence de l’Inde qui est aussi importante, si ce n’est plus. En matière d’industrie culturelle cela semble tout aussi vrai.
Quelles mystérieuses raisons ont donc poussé Frédéric Martel à rédiger une conclusion très universitaire, comme s’il avait voulu donner des gages à ses lecteurs français ? Un regret d’autant plus grand qu’elle l’amène à avoir des phrases très définitives à rebours du reste de son travail. Juste un exemple : « plus une culture se protège par des quotas ou une censure, plus elle précipite son déclin », écrit-il. Peut-être, mais il aurait fallu le prouver plutôt que l’asséner au détour des vingt dernières pages. La thèse en tout cas est très contestable. Mais bon, ceci étant, il reste 412 pages passionnantes à lire et à méditer.

460 pages 22,50 euros

- Le site de Frédéric Martel où l’on trouvera des compléments utiles sur l’ouvrage.

- Le site de l’émission Masse critique où l’on peut écouter de passionnants podcasts.

jui 23

le piège nippon se refermera-t-il sur l’Europe ?

Lecture |

Pourquoi il faut partager les revenus, Patrick Artus et Marie-Paule Virard, Editions la Découverte

Temps de lecture : 2 à 3 heures

Niveau de difficulté: pas très compliqué mais demande du goût pour la macro économie et l’abstraction. c’est du roboratif

Intérêt du livre : avoir une lecture intéressante de la crise européenne et des enjeux, qu’on soit ou non d’accord avec les solutions proposées

- De quoi ça parle ?

La situation actuelle de l’Europe ne tient pas tant à la crise des subprimes. En grossissant le trait, les problèmes structurels rencontrés par les pays du vieux continent depuis les années 90 ont pu ne pas être résolus grâce à un recours massif au crédit qui a servi d’anesthésiant économique. C’est, en effet, grâce à cet expédient, que l’on a pû, de bulles en bulles, faire semblant de croire que la croissance était encore possible. Avec la crise des subprimes, cette fiction a pris du plomb dans l’aile et l’heure des ajustements approche. Pour les auteurs, le risque d’un scénario à la japonaise n’est pas nul. L’archipel est enlisé dans la déflation depuis plus d’une décennie sans qu’aucun des instruments de la politique économique ne semble plus opérant. Les entreprises pour conserver leurs marges doivent baisser les salaires.

Une telle réaction serait suicidaire pour les économies européennes, d’après Patrick Artus et Marie Paule Virard. Car il est vain d’imaginer que le commerce extérieur, les exportations vers les pays émergents pourront être un substitut à la demande interne. Ces pays vont de plus en plus produire pour eux-mêmes et réduire d’autant leurs importations en provenance des pays les plus anciennement industrialisés.

Plutôt pessimistes si rien n’est fait, P Artus et MP Virard analysent les conséquences des choix de politique économique faits après la crise des subprimes. L’éclatement de la prochaine bulle pourait bien être catastrophique car les Etats ne pourront plus intervenir aussi massivement.

Pour eux, la solution passe par une redéfinition des taux d’imposition comparé du travail et du capital. Aujourd’hui, il est urgent d’augmenter les prélèvements sur le capital et de réduire ceux qui pèsent sur le travail, pour redonner du pouvoir d’achat aux ménages, ce qui relancera la croissance économique dans les pays européens, car, bien sûr, pour les auteurs, la décision doit être concertée à l’échelle du continent.

Et ça vaut le coup de le lire ?

Oui, incontestablement, car le livre est clair et dense. Le titre est un peu trompeur car la question du partage des revenus se réduit à la proposition de révision des taux d’imposition du capital et du travail. La démonstration pour arriver à cette préconisation est plutôt convaincante dans ses grandes lignes. Un des handicaps de ce livre est sa grande austérité. Il est écrit comme on résout des équations, avec un style très sec, très logique. C’est écrit très sérieusement, sans grande fantaisie, ce qui peut rebuter certains lecteurs.

Corollaire positif de ce point  : la réflexion est riche de thèses secondaires, très stimulantes. A commencer par l’illogisme de la réaction allemande à la crise greque. Dans une union monétaire, les pays se spécialisent et il est vain d’imaginer que tous les pays peuvent converger vers les mêmes ratios.  Au contraire, il est urgent de prévoir des transferts des zones les plus productives vers celles qui le sont moins. De même, la critique du pilotage économique façon Commission européenne, à l’aide d’une batterie de ratios sans regarder comment on les obtient, porte.

Reste que les préconisations fiscales seraient opérantes dans un monde idéal. Sont-ils réalistes alors que la fiscalité est devenue davantage un outil de clientélisme électoral qu’un outil de politique économique ? Ceci est une autre histoire…

Lisez le début du livre sur le site des éditions la découverte



avr 21

Tout ce que vous n’avez jamais pensé demander sur le travail…

Lecture | Mots clés:

de bottonSplendeurs et misères du travail Alain de Botton, Mercure de France

Temps de lecture : 3 à 4 heures
Niveau de difficulté : Tous publics ou presque. Pas de difficultés majeures, le style est accessible
Intérêt du livre : découvrir la manière « Alain de Botton » et partager sa métaphysique du travail

- De quoi ça parle ?
Né à Zurich, Alain de Botton vit désormais à Londres. Son style est unique. De livres en livres, il observe avec son regard décalé les manières de vivre contemporaines. Il s’est ainsi intéressé aussi bien à la quête du bonheur – son meilleur livre est à ce jour Du statut social – à l’architecture, au voyage ou à l’amour. Son dernier ouvrage s’intéresse au travail des hommes. L’auteur nous invite dans une sorte de grand voyage à l’heure de la mondialisation. Le chapitre consacré à la pêche au thon remonte ainsi la filière de l’étal d’un supermarché londonien au bateau du pêcheur d’une Ile perdue dans l’océan Indien, le tout illustré par un reportage photo. En effet, splendeurs et misères du travail est un livre illustré.
De la même manière, Alain remonte une ligne à haute tension, de la campagne au transformateur londonien, s’intéresse à la fabrication industrielle des biscuits, au lancement d’un satellite high tech, ou suit la vie d’une compagnie d’audit, quand il ne s’entretient pas avec un artiste peintre qui ne représente que des arbres….
Ce faisant, il montre à quel point notre monde moderne, où les individus accumulent des objets dont ils ignorent et la provenance et le producteur, reste un monde humain profondément humain. Aussi, ce n’est pas parce que le pêcheur n’est plus notre voisin, parce que l’on achète des gâteaux industriels que le travail ne reste pas une histoire humaine. « Les paquets de biscuit portaient des vies sur leur dos », note joliment Alain de Botton, à l’issue de la visite d’une usine LU.
Au fil des pages, Alain de Botton dresse finalement le portrait des Hommes à l’heure de la mondialisation. Une citation résumera mieux qu’un long discours l’art de De Botton, qui définit ainsi ce qu’est un immeuble de bureaux contemporains : « une usine à idées qui dépend de l’aptitude de milliers d’employés à communiquer correctement entre eux pour satisfaire les besoins de clients irascibles et exigeants, et donc, par extension, une entité extrêmement vulnérable aux luttes internes, aux rétentions mesquines d’informations entre départements, aux longs ressentiments toxiques à propos d’échelles de salaires inéquitables, aux sentiments suscités par la vue de pellicules sur les cols des chefs de service, les fautes de syntaxe dans les communiqués de la firme et des mains moites tendues lors de contacts cruciaux – et par conséquent une entité qui ne dédaigne pas le baume collectif discrètement présent dans les soirées karaoké et des programmes d’émulation genre « employé du mois » qui récompensent les gagnants avec des croisières fluviales ou des déjeuners dans la salle du conseil d’administration avec le président ».

- Et ça vaut le coup de le lire ?
Je suis fan de De Botton alors oui, bien sûr qu’il faut le lire, pour son art de la digression (qui d’autre que lui a l’idée de calculer la distance que l’on peut surligner avec les feutres stockés dans les caves d’un cabinet d’audit ?) et de l’ironie, ce génie britannique qui souligne l’absurdité des situations sans jamais sombrer dans la cruauté ou la méchanceté.
Plus qu’un traité sur le travail – qu’il est malgré tout, rappelant que la variété des sortes de biscuit est un garant pour avoir un système de santé efficace, le livre de De Botton est une leçon de style. Il nous apprend avant tout à regarder autrement, à nous séparer de nos apriori les plus profonds pour voir le monde tel qu’il pourrait être sous nos yeux. A cet égard le dernier chapitre qui se termine dans une sorte de décharge des avions du fin fond des Etats-Unis est un magnifique rappel à la vanité de la toute puissance technicienne, qui trouvait un écho particulier alors que les avions restaient cloués au sol, à cause d’un nuage de poussière venus d’un volcan.
Reste que Splendeurs et misères du travail est un modèle de travail inductif (qui part du particulier pour aller au général). Ce qui l’amène aussi à montrer aussi les absurdités de notre monde – les mésaventures d’un inventeur iranien venu présenter à un salon d’inventeurs des chaussures pour marcher sur l’eau sont un chef d’œuvre burlesque – qui se croît pourtant rationnel. Il faut lire De Botton, car il nous apprend beaucoup de choses, sans jamais nous donner de leçons !

373 pages, 23,50 euros

Le site de l’auteur : http://www.alaindebotton.com



jan 29

Le corrompu, héros de l’Histoire

Lecture |

discretes-vertus--de-la-corruption-09Les discrètes vertus de la corruption Gaspard Koenig, Grasset

Temps de lecture : 3 heures sans compter le temps passé à refermer le livre de rage, agacé par ce qu’on lit

Niveau de difficulté : un bachelier qui a obtenu une mauvaise note en philo comprendra sans difficultés cet essai.

Intérêt du livre : être stimulé par quelques réflexions iconoclastes, c’est déjà ça !

- De quoi ça parle ?

Plus bas ( Et ça vaut le coup de le lire ?)

Voilà un ouvrage au projet original : défendre la corruption. Pour cela, Gaspard Koening, agrégé de philosophie, auteur d’un premier roman remarqué et d’un second nous semble-t-il moins commenté,  passé par le cabinet de la ministre de l’économie, convoque Mandeville ou Nietzsche, l’Histoire aussi, et quelques romans du temps passé. On est normalien ou on ne l’est pas.

Sa thèse qui n’est finalement qu’une resucée de la fable des abeilles est que la corruption est parmi nous, qu’elle a toujours existé et que rien de grand ne se fait sans elle. Un extrait suffira : « Quand l’individu s’affirme comme tel, il fait passer son propre intérêt au-dessus des lois et des morales. Parallèlement, quand la corruption gagne la société, les plus moutonniers des citoyens apprennent à penser à eux-mêmes et insensiblement par eux-mêmes ». Une société corrompue offrirait donc de nombreux avantages.

L’individu qui accepte la corruption est aussi une sorte de héros. Se laisser corrompre, c’est prendre en charge le monde, en accepter l’imperfection plutôt que de perdre son temps à essayer de le rendre meilleur – sûrement un résidu de la morale chrétienne. Le corrompu le fait sien, en abuse et ce pour le bonheur de tous. C’est la morale de la fable des abeilles : ces insectes n’agissent que pour des motifs apparemment immoraux et pourtant la ruche est un lieu de paix et de prospérité…

Après tout, le corrompu est un jouisseur qui aime les arts, et ce qui compte le plus aux yeux de l’auteur ce sont les résultats et les objectifs, davantage que la probité des moyens utilisés. Mieux vaut un ministre corrompu qui collectionne des œuvres d’art, qu’un serviteur vertueux vivant sur un petit pied. Les grands corrompus de l’Histoire sont des politiques de premier plan, à l’affût du sens du vent, des êtres prêts au compromis pour conserver leur place, moins dangereux que les illuminés qui veulent imposer à tout prix leur vision du monde. Ainsi, les plus dangereux pour l’ordre social ne sont pas les corrompus, mais ceux qui luttent en la refusant ou en la combattant. Ainsi sont visés les enseignants chercheurs en sciences humaines (p 132) ou les Danois, un peuple obsédé de probité qui vivrait dans un pays aussi ennuyeux qu’honnête. Sans parler des juges mal élevés qui apostrophent un ministre un temps soupçonné d’un fort peu élégant « m’sieur X ».

La corruption est donc indissociable du bruit de l’Histoire. On ne peut vouloir de grandes choses sans l’accepter. A contrario, les ennemis de la corruption sont de dangereux utopistes qui voudraient sanctuariser nos sociétés. Un monde sans corruption est un monde d’ennui.

-         Et ça vaut le coup de le lire ?

- Oui, pour voir à quel point il est difficile de penser quand on n’a pas au préalable défini les termes. D’un chapitre à l’autre, la corruption désigne les pots de vin en politique, l’envie de se mêler des affaires du monde, ou encore de la mort qui corrompt les corps, si bien qu’à force on ne sait plus très bien ce que l’auteur défend.

- La méthode ensuite étonne. Pour un portrait à charge de François Mitterrand, qui serait le parangon de la corruption morale, Gaspard Koenig se satisfait d’extraits du film Le promeneur du champ de mars. Idem pour parler de Silvio Berlusconi : citer le caïman de Nino Moretti suffit à notre philosophe. Comme aurait dit Desproges : étonnant non ?

- Page 190, vous découvrirez une pépite, une phrase qui laisse pantois. Rappelons que Gaspard Koenig a passé quelques années à Bercy auprès de Madame Lagarde. Rétrospectivement cela fait peur. En effet, à propos de l’affaire Clearstream, il écrit, « les transactions se déroulent entre corrompus adultes et consentants, et personne n’est lésé sinon le fisc ». Or, si le fisc est lésé, c’est l’Etat qui l’est aussi, et, de façon plus générale, tous ceux qui paient régulièrement leur impôt (qui serait moins élevé si la fraude diminuait). Elémentaire mon cher Koenig !

- Au-delà de la boutade, G. Koenig qui se revendique sûrement de la grande tradition libérale est handicapé par son idéologie pour analyser un phénomène social, forcément social, comme aurait dit la sentencieuse Marguerite Duras. Ne connaissant que des individus, il voit la corruption (au sens de pot de vin ;  pour la mort, demandez à Dieu) comme un contrat entre deux individus. Ce faisant, il oublie qu’il y a toujours un tiers lésé dans la corruption : celui qui aurait du avoir le poste mais qui a été évincé au profit du corrupteur. Sans parler des conséquences sur la société de la corruption généralisée, véritable gangrène de la confiance, qui a pourtant passionné les meilleurs auteurs libéraux (à commencer par Alain Peyrrefite qui y consacrât une thèse à l’heure où d’autres partent en retraite).

- Enfin, il se dégage de ces pages une sorte de mépris assez désagréable. Gaspard Koenig oppose le corrompu promu moteur de l’Histoire à l’honnête homme. C’est son droit. Il se dit nietzschéen, par delà le bien et le mal, réfutant la morale chrétienne et ses succédanées kantiennes avec leurs morales étroites. Là aussi c’est son droit. On connait la chanson : dieu est mort ; dépêchons nous d’être des surhommes.

Toutefois, on ne voit pas très bien ce qui permet à Gaspard Koenig d’être aussi agacé par les êtres qui font de la vertu la ligne de leur vie. Bien sûr que souvent les chevaliers blancs sont animés par des passions moins pures (l’orgueil et le narcissisme) qu’ils ne le reconnaissent. Mais, s’il n’y a plus ni bien ni mal, chacun conduit sa vie comme il l’entend : corrompu ou justicier, mégalomane ou modeste comptable du dimanche qui épluche les comptes de sa municipalité.

Si, vous pensez à Althusser ou à Aron quand vous entendez les mots agrégé de philosophie et école normale supérieure, vous risquez d’être déçu. En revanche, si vous voulez savoir qui pourrait remplacer Eric Zemmour dans le rôle du chroniqueur râleur se croyant courageux en affrontant un politiquement correct en grande partie imaginaire, le livre devient intéressant. Gaspard Koening est en plus beau gosse. Une carrière télévisuelle devrait lui permettre de poursuivre dans sa découverte de la corruption du monde. Tous nos vœux l’accompagnent.

281 pages, 19 euros



dé 14

La peur du déclassement, une sociologie des récessions, Eric Maurin, La république des Idées, Ed du Seuil

Lecture |

peur déclassement

Temps de lecture : 2 petites heures. Moins de cent pages, très didactiques

Niveau de difficulté : Il faut aimer les chiffres et les commentaires de tableaux. L’auteur étaye ces démonstrations sur des études statistiques. A déconseiller aux ennemis de l’abstraction

Intérêt du livre : une réflexion iconoclaste qui repose sur un solide travail statistique

Vous avez aimé le sentiment d’insécurité ? Vous adorerez la peur du déclassement. Pour le chercheur Eric Maurin, en effet, la grande angoisse qui travaille la société française est la peur du déclassement. Car, chiffres à l’appui, l’original professeur de l’école d’économie de Paris est formel : le déclassement n’existe pas d’un point de vue statistique.

En moyenne, l’ascenseur social n’est pas du tout en panne, contrairement à ce que prétendent tous les commentateurs plus ou moins professionnels. Ainsi vole en éclat la thèse selon laquelle un diplôme ne serait plus en mesure d’assurer une bonne insertion professionnelle : « Si l’on continue à prendre en compte les salariés sortis de l’école depuis moins de 5 ans, on constate que qu’au début des années 2000 la proportion de cadres et professions intermédiaires est de 85 % chez les salariés diplômés du supérieur 27 % chez les titulaires d’un simple baccalauréat et résiduelle chez les personnes sans diplôme. Quinze ans plus tôt, au milieu des années 80, les proportions étaient à peu près les mêmes (88 % pour les diplômés du supérieur contre 29 % pour les simples bacheliers) ».

Un bien bel exemple de la difficulté à tenir des discours statistiques, quand on parle de sujets aussi sensibles. En acceptant qu’une baisse de 3 % ne soit pas significative, la constance d’un taux, quand le nombre de diplômés augmente signifie que l’effectif de personnes surdiplômées n’ayant pas trouvé un emploi à la mesure de leur diplôme augmente en nombre mécaniquement. 15 % d’un million cela fait 150 000 personnes ; 15 % de deux millions cela fait 300 000 personnes… La proportion est certes la même pour le statisticien. Pour l’homme de la rue, cela peut lui donner l’impression qu’il connaît plus de personnes qu’avant qui ont fait des études et qui ne trouvent pas de travail. Et il est difficile de lui donner tort : il y a effectivement plus de personnes dans cette situation. A l’homme politique de décider qui il écoute : l’expert statisticien ou l’électeur mécontent…

Eric Maurin a fait son choix : le déclassement est plus une peur qu’une réalité. Une peur telle que jusqu’ici les dispositifs mis en place pour l’éviter échouent et pour cause. Pour résumer sa pensée : dans une société où avoir un emploi à statut est essentiel, perdre un poste un CDI devient un vrai drame. D’où la mise en place de barrières pour que ceux qui sont abrités continuent de l’être.

Là où le livre d’Eric Maurin devient passionnant c’est dans l’explication de la récession du début des années 90. Elle survient dans un contexte où le nombre de diplômés de l’enseignement supérieur a fortement augmenté. Face à cette évolution, les entreprises se sont adaptées, recrutant année après année davantage de diplômés et relativement moins de personnes peu qualifiées.

La récession change la donne : les entreprises ne peuvent plus recruter les jeunes diplômés qui se tournent vers la fonction publique, qui elle ne s’adapte pas à la hausse de la qualification des jeunes. D’où des diplômés de l’enseignement supérieur, parfois titulaires d’un troisième cycle, qui vont devoir passer un concours de catégorie C (le plus bas dans la fonction publique) pour décrocher un premier emploi. Là serait la source du déclassement. Eric Maurin en profite pour montrer les implications politiques de ce phénomène : les grèves de 1995  le non au référendum européen trouvent leur origine dans ce hiatus entre qualifications et emplois occupés.

Les implications politiques sont importantes, notamment au moment de la sortie des récessions. En période de ralentissement de l’activité, l’emploi public est maintenu, voire soutenu pour pallier la faiblesse du secteur privé. Quand la reprise pointe son nez, les gouvernements serrent les cordons de la bourse pour réduire les déficits. Et c’est là que commencent les problèmes. Pour les diplômés qui sont entrés avec un diplôme du supérieur, cette rigueur est perçue comme une réduction brutale de leurs perspectives d’avenir. D’où les crispations des jeunes fonctionnaires sur tout ce qui menace, selon eux, la fonction publique.

Si Eric Maurin dit vrai, il va falloir surveiller de près ce qui va se passer ces prochains mois. Le président de la République répète qu’il ne reviendra pas sur sa politique qui consiste à ne pas remplacer un fonctionnaire sur 2. une volonté qui risque d’affronter de puissantes oppositions. En attendant la France n’a toujours pas de véritable flexisécurité, c’est-à-dire un système où  la peur du déclassement est contenue par des dispositifs ad hoc.

Le livre d’Eric Maurin est une redoutable plaidoirie à charge contre l’état employeur. Il s’y révèle un bien mauvais DRH

94 pages 10,50 euros



oct 30

Travailler à en mourir Paul Moreira Hubert Prolongeau Flammarion Enquête

Lecture |

travmourirTemps de lecture : 3 heures. Les auteurs sont des journalistes professionnels, ils savent raconter une histoire.

Niveau de difficulté : Beaucoup de témoignages, peu de développement théorique. Accessible à un très large public

Intérêt du livre : Formidable travail de terrain. Les tentatives d’analyse sont beaucoup moins convaincantes

Sortir début octobre un essai sur le travail qui tue, quand à la lecture tout prouve que le livre n’a pas été écrit par opportunisme mais qu’il repose sur une solide enquête, c’est avoir senti qu’il se passait quelque chose du côté du travail. Il est vrai que le livre dissèque longuement les suicides qui ont touché un constructeur automobile il y a quelques années et qu’il a été publié alors que l’une de ses affaires passait devant le tribunal. Plus inattendu et étonnant, il a paru en pleine affaire des suicides de France Telecom.
Disons le d’emblée, on trouve dans cet ouvrage le pire (un peu) et le meilleur (beaucoup). Le meilleur c’est ce travail d’enquête fouillé qui a été fait, les heures d’entretien qu’on imagine avec les différents protagonistes, les familles des suicidés, leurs collègues et dans certains cas, quand ils ont bien voulu répondre aux questions, les représentants des entreprises qui les emploient.
Le pire, ce sont tous les effets dramatiques, comme dans ces émissions de télévision où une musique stridente est là pour faire trembler le spectateur, les effets dramatiques qui au fil des pages donnent l’impression que tous les salariés sont au bord du suicide. Juste un exemple, au début du livre : « Yann était mort au champ d’horreur, une horreur feutrée qui tue de plus en plus : le travail ». Pourquoi en rajouter, quand on dispose, comme Paule Moreira et Hubert Prolongeau, d’une matière aussi forte ?

Ces réserves étant posées, le travail journalistique est remarquable. Au fil des pages se dessine en creux le portrait des suicidés : plutôt des hommes en milieu de carrière, en ascension sociale, pour lesquels le travail a pris une telle importance qu’on sent bien que derrière ce qu’ils perçoivent comme un possible échec professionnel se dissimule la peur d’une perte d’identité bien plus profonde. « Le pétage de plomb ne frappe pas au hasard, mais atteint des personnes qui se sont impliquées à fond dans leur travail, voire s’y sont surinvesties », remarquent les deux auteurs. .

Autre élément intéressant ressortant de l’enquête : les entreprises concernées semblent toutes en tension entre deux cultures. Est-ce un hasard de l’enquête ? Ou une donnée de fond ? Toujours est-il que tous les cas traités appartiennent à des entreprises hier encore « protégées ». Une véritable leçon pour tous les manuels sur la culture d’entreprise. Le changement de culture a des conséquences pour les sujets qui constituent les entreprises, ce que celle-ci semblent parfois oublier ou ne pas prendre en compte suffisamment.

L’ouvrage livre aussi des pistes intéressantes par les propos qu’il rapporte. A commencer par ces cadres passés à l’acte qui, pour certains, manipulaient, quelques jours avant leur mort, la novlangue managériale. L’entreprise est-elle encore une communauté humaine, quand les hommes parlent de leurs collègues comme des « n+1 » ou « n+2 », voir des « ressources », comme dans certains cas analysés dans l’ouvrage ?

Enfin, l’ultime chapitre du livre est un témoignage de ce qu’est la flexibilité au quotidien. On y découvre la vie des intérimaires  travaillant pour le sous traitant d’une très grande entreprise industrielle du nord de la France. Le temps où il existait une sorte de contrat entre les grandes entreprises et leurs salariés, ce que les économistes de la régulation ont appelé « le compromis salarial fordiste » apparaît bel et bien révolu pour certains. Ce qui frappe c’est la dualisation du monde du travail, entre ceux qui ont un statut et ceux qui n’en ont pas. Un statut qui pourtant ne protège pas du suicide.

Ce n’est pas faire insulte aux auteurs que de noter qu’ils sont meilleurs à recueillir la parole des familles et des collègues des suicidés, qu’à élaborer une théorie (encore à construire) des raisons d’un mystérieux passage à l’acte.

236 pages 20 euros



aoà 14

Les pirates du capitalisme Solveig Godeluck Les pirates du capitalisme Albin Michel

Lecture | Mots clés:

pirtes-capitalisme

Temps de lecture : quatre heures. Ce roman document se lit comme les meilleurs best sellers.

Niveau de difficulté : très beau travail de vulgarisation. Quelques connaissances en finance ne peuvent pas nuire pour comprendre certains mécanismes mais le souci pédagogique des auteurs est tel qu’un large public pourra suivre sans problème.

Intérêt du livre : tout ce que vous avez toujours voulu savoir (et même ce que vous ne vous êtes jamais demandé) sur les fonds d’investissement sans jamais avoir osé le demander

Un soir récent, bien après le travail, je pensais à mon blog. Ainsi va la vie du journaliste : il lui arrive de penser à son blog à des heures où normalement il devrait dormir ou du moins avoir d’autres sujets de méditation. « Un blog, me disais-je, ce ne saurait être seulement une suite de critiques d’essais. Un blog ça parle de son auteur, de sa vie. Ce qu’un journaliste ne fait jamais… » L’insomnie était en vue.

Alors plutôt que de parler de ma vie, de ce que je pense ou crois, j’essaierai à l’avenir de raconter comment j’ai trouvé les livres dont je parle, pour peu que les circonstances aient un intérêt.

Aussitôt dit, aussitôt fait. En transit entre deux bureaux, Les pirates du capitalisme trainaient sur un rebord de fenêtre, déjà lu et annoté. Il semblait promis à une boite verte avec un couvercle bleu, l’uniforme de la poubelle pour papiers depuis que nous trions aimablement nos déchets. Y’a des gens qui pleurent en voyant un chien attaché à un arbre, moi c’est la vue d’un livre bientôt livré au pilon. Ce n’est pas pour rien que Superman est journaliste la journée : n’écoutant rien ni personne, j’ai donc sauvé ces quelques pages imbibées d’encre.

Depuis le livre m’a suivi. Le lire ? Je n’y pensais pas trop, le titre ne me plaisait pas. Sans parler du sujet : les fonds d’investissement, quand à longueur de journée on entend parler de krach. L’été est arrivé, le livre est redevenu visible par un des miracles du rangement (un effondrement de piles qui oblige à trier). Vive le hasard, car les pirates du capitalisme est un très beau travail de vulgarisation comme je les aime.

Pour ceux qui sont impatients de lire la critique, ça commence ICI

Les fonds d’investissement, tout le monde en a entendu parler. Ce sont les nouveaux boucs émissaires que la crise financière récente a désigné à la vindicte, les jours où les traders ne sont pas disponibles. Procureurs amateurs et autres avocats généraux du dimanche, passez votre chemin, vous ne trouverez pas votre pitance en lisant le document signé par Solveig Godeluck et Philippe Escande. Vous trouverez bien mieux : une enquête journalistique !

Principal talent du livre : les auteurs connaissent très bien leur sujet. S’ils savent incontestablement ce qu’est un LBO ou une dette mezzanine (non non ce n’est pas le crédit que vous a consenti votre banque quand vous avez voulu agrandir le salon de votre maison de campagne) ils n’ont pas oublié la leçon des romanciers du 19e siècle. Les histoires d’argent sont aussi des histoires d’hommes. Et ce qu’ils racontent du private equity ou des hedge funds prend d’autant plus de relief qu’ils savent faire le portrait des principaux rois de ce nouveau monde. Ils les ont rencontrés et ils savent très bien résumer une situation à travers une anecdote.

Cela ne les empêche pas d’être rigoureux, de remettre en perspective et d’expliquer les différences entre les types de fonds, souvent placés dans un même sac. De chapitres en chapitres, le lecteur découvre un univers qui a fait de la discrétion une règle. Le métier d’un fonds consiste à réunir de l’argent de riches propriétaires puis de trouver une entreprise où l’investir. Reste à réaliser un savant montage financier où l’entreprise rachetée s’endette. Pour rembourser les traites, « il suffit » alors d’améliorer la gestion, de mettre la pression sur les dirigeants, ou de démanteler les conglomérats, en encaissant une commission au passage et une bonne rémunération aux investisseurs.

Les auteurs donnent très bien les termes du débat : les fonds participent-ils ou non à la création de valeur ? Contribuent-ils à la croissance de l’économie en obligeant les dirigeants à améliorer leur gestion ou sont-ils les agents de la financiarisation des entreprises ? Sont-ils avides de rendements à court terme au détriment des stratégies à long terme ? De même est traitée la question de l’impact sur l’emploi de ces nouveaux jeux financiers.

Plus intéressant et original m’a semblé (mais je ne suis pas spécialiste en finance) l’analyse faite des liens entre les fonds et les bourses traditionnelles (le CAC 40, Wall Street…). C’est un sacré paradoxe qui est mis en évidence. L’intervention des fonds se fait au nom de la recherche d’une plus grande efficacité des marchés. Sauf que le fonctionnement des fonds ignore totalement les mécanismes de marché ; c’est le règne de la décision discrétionnaire, de la non transparence. Autrement dit, pour aider le marché à mieux fonctionner, il faut d’abord lui échapper !

D’autres développements montrent à quel point les experts du LBO sont devenus de réels alchimistes capables de transformer une usine poussiéreuse en machine en cash flow. Ou comment la recherche du rendement financier maximal pousse à prendre toujours plus de risques. Il rappelle surtout à quel point l’Histoire se répète. En 1988, Time Magazine titrait « a game of greed ». Greed, la cupidité, le mot a fait un retour fulgurant vingt ans plus tard avec la crise des subprimes.

Si les auteurs s’interrogent sur la fin d’un âge d’or suivant un cycle désormais établi – les excès d’hier font les réglementations d’aujourd’hui, qu’on contournera en prenant de nouveaux risques qui feront les excès de demain – Les pirates du capitalisme rappelle opportunément que la dette est l’oxygène des économies capitalistes. Pas de croissance sans pari sur l’avenir. La question étant de savoir jusqu’où l’on peut aller trop loin.

Enfin, puisqu’il faut bien faire une critique, on regrettera que le livre se concentre sur les fonds anglo-saxons, qui ont certes inventé ces nouvelles formes de capitalisme et ont de ce fait une avance certaine. Il n’empêche : on aimerait savoir si les fonds français – qui sont évoqués – se comportent autrement. Et comme la maison n’est pas radine : une seconde critique pour le prix d’une. Si les multiples exemples permettent d’illustrer des mécanismes complexes tout en restant attractifs, le livre soufre d’un manque de généralisation. Les cas cités et analysés sont-ils emblématiques ? Mis à part quelques études sur l’effet des fonds sur l’emploi, on reste souvent dans le particulier. Ceci mis à part, Les pirates du capitalisme est une très belle leçon de finance appliquée, qui se lit comme un polar !

263 pages 18 Euros



aoà 12

Portrait de l’artiste en travailleur, Pierre-Michel Menger, Editions du Seuil

Lecture | Mots clés:

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Temps de lecture : variable. Les pros en sociologie de l’art le liront plus vite que les ignorants en cette matière pas toujours aimable.

Niveau de difficulté : Ouvrage universitaire, avec de vrais morceaux de référence à l’intérieur. Conséquence : l’analyse est riche, l’abord abrupt.

Intérêt du livre : une approche originale incontestablement.

C’est un petit livre. Un texte court, moins de 100 pages. N’en concluez pas qu’il se lira en moins d’une heure, entre deux rendez-vous. Car l’essai de Pierre-Michel Menger est du genre dense, jargonneux diront certains. C’est, après tout, le propre des ouvrages universitaires de manier la langue avec précision. Pour résumer, la lecture d’un tel livre se mérite. Ceux qui iront jusqu’au bout ressentiront sûrement un sentiment proche de celui éprouvé par l’alpiniste parvenu au sommet d’un col classé : le plaisir de l’avoir fait.

Au-delà des difficultés de lecture, le propos du livre est passionnant. Il se propose d’analyser le travail artistique, comme n’importe quelle autre activité humaine. Refusant le postulat selon lequel il existerait une sorte de substance propre au travail du créateur, l’auteur, directeur de recherche au CNRS, utilise les outils de la sociologie et de l’économie pour analyser le travail de l’artiste. Car au-delà des discours sur le talent, le monde artistique est aussi un monde de labeur, avec ses règles.

Longtemps, depuis Marx au moins, travail et art étaient opposés. Plus encore, l’un était l’exact inverse de l’autre. D’un côté, l’effort était contraint, son produit plus ou moins confisqué par l’employeur – la fameuse exploitation nécessaire à l’extraction de la plus-value qui fit la fortune du philosophe allemand. A l’inverse, le monde artistique supposait un travail libre, suivant l’inspiration du créateur, un travail enchanteur, facteur d’épanouissement, où l’Homme se produit en même temps qu’il produit.

Au fil des pages, P.M. Menger propose donc d’étudier ce lien à la lumière des évolutions survenues depuis. Premier constat : l’activité artistique se plie assez bien à la mobilisation des concepts sociologiques et économiques. Concurrence et marché font partie du quotidien des artistes. Là, où toutefois la plupart des marchés proposent des produits substituables, le travail de l’artiste est singulier. C’est même ce qui fait sa valeur.

Ces développements sont d’autant plus intéressants que dans sa dernière partie, l’ouvrage de Pierre-Michel Menger s’emploie à montrer comment le travail artistique s’est répandu dans la société et l’économie capitaliste. A mesure que les sociétés se développaient, le travail intellectuel a pris une part croissante. De plus en plus d’indépendants – du journaliste à l’avocat, du consultant au styliste – travaillent selon des modalités « inventées » par les artistes. Un fait ne trompe pas : le nombre de salariés d’hier qui sont devenus des free lances, revendiquant une position de créateur. Ainsi, le recul du salariat crée deux statuts aux deux extrémités de l’échelle sociale : l’ouvrier précaire qui enchaîne CDD sur mission d’intérim et le super consultant, qui s’inspire des modèles de l’artiste.

Le manipulateur de symbole (pour reprendre la formule de Robert Reich) a quitté l’entreprise pour exercer son autonomie. Aux hiérarchies il a substitué le mode projet qui est devenu sa manière de produire, passant de contrats en contrats, comme un acteur enchaine les films. Un mode de travail qui remplit aussi une fonction économique. Il permet de vérifier régulièrement les performances des différents contributeurs. A chaque projet, il remet en cause sa réputation et donc son revenu. Comme Tom Cruise, l’avocat sait qu’une dégradation de sa réputation l’obligera à baisser ses honoraires. A l’instar de Penelope Cruz, le tarif de la consultante en système d’informations dépendra de ses succès passés.

D’ailleurs, l’évolution du vocabulaire artistique semble vérifier les intuitions de P.M. Menger. Le plasticien contemporain ne parle plus d’œuvre, mais d’installations qui évoquent le monde industriel ; les musiciens ne créent plus des groupes, ils lancent des projets.

Cette porosité croissante entre les mondes économiques et artistiques pourrait marquer la fin de l’analyse marxiste du travail. Reste à savoir le sens à lui donner. Cette extension du domaine artistique est-elle le signe d’une plus grande proportion de salariés s’adonnant aux joies d’un travail libre et épanouissant ? Ou bien, les conditions de production artistiques sont-elles telles qu’aujourd’hui cette partie de l’activité humaine est à son tour aliénée aux lois du marché et de l’exploitation ? Le livre de P.M. Menger ne le dit pas.

96 pages, 10.50 euros

Ce livre date de décembre 2002



jui 17

Les réformes ratées du président Sarkozy Pierre Cahuc André Zylberberg Flammarion

Lecture | Mots clés:

9782081220096Temps de lecture : 3 heures environ
Niveau de difficulté : Demande un peu de goût pour l’économie. Les auteurs, professeurs d’économie, se réfèrent à de nombreuses études scientifiques. Ils font aussi un méritoire effort pour être compréhensible du plus grand nombre. De la vulgarisation dans le sens le plus noble.
Intérêt du livre : un décorticage en règle des réformes. Un ouvrage d’autant plus impitoyable qu’il n’a qu’un parti pris : l’analyse la plus rigoureuse. Une leçon !

En refermant ce livre, un seul mot vient à l’esprit : merci. Aux auteurs d’avoir écrit un livre sur le bilan des réformes entamées avec l’élection de Nicolas Sarkozy, sans aucune trace d’hystérie à l’intérieur. Pas de procès d’intention, ni de polémiques ridicules et encore moins de règlements de compte. Juste une démarche scientifique dans ce qu’elle a de plus remarquable : la recherche d’une vérité conforme à ce qui est et non à ce que croient les auteurs. Chapeau donc !

Le parti pris de quasi dissection des réformes entreprises depuis bientôt deux ans rend le bilan d’autant plus implacable. Les réformes sont une illusion. Pour paraphraser la formule célèbre du Guépard, il aura fallu faire croire que tout change pour que finalement rien ne change …ou si peu. L’analyse de la réforme des régimes spéciaux de retraites est à cet égard emblématique. D’abord parce qu’elle est la première chronologiquement et que déjà se mettent en place les éléments que l’on retrouvera ensuite quand il s’agira de modifier les relations entre fournisseurs et grandes surfaces, les règles de la représentativité syndicale, de détaxer les heures supplémentaires ou de mettre en place le RSA….
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jui 15

Le nouvel âge du travail Pierre Boisard Hachette Littératures Collection Tapage

Lecture | Mots clés:

9782012359475Temps de lecture : 2 à 3 heures environ
Niveau de difficulté : ni rébarbatif, ni enjoué, le texte aurait gagné à être illustré d’exemples.
Intérêt du livre : Les débats sont posés en termes clairs, accessibles au plus grand nombre.

Amateurs de paradoxe, vous apprécierez le livre de Pierre Boisard, sociologue, chercheur au CNRS. Si, en revanche, vous aimez les idées simples et les slogans réducteurs, passez votre chemin. En effet, rien ne lui est plus étranger. Un des mérites de ce livre est de montrer qu’il ne suffit pas de crier « travail travail » en sautant sur sa chaise comme un cabri pour le réhabiliter. Car tout dépend de ce qu’on met derrière le mot. Il montre ainsi comment les discours politiques sur le travail se réfèrent à un travail imaginaire qui n’a plus grand-chose à voir avec les réalités contemporaines du labeur.

Aussi bien la gauche et la droite restent prisonnières d’images dépassées. Pour la première, le travail est aliénant, quand la seconde entend le réhabiliter, renouant à cette occasion avec une vision doloriste.
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