La « condition numérique » est-elle déjà définitive ? : Le blog Innovation de L'Usine Nouvelle, par la journaliste Aurélie Barbaux

La « condition numérique » est-elle déjà définitive ?

Le 26/04/2013 | Numérique

Aucune thèse dans « La Condition Numérique », l’essai de Jean-François Fogel et Bruno Patino paru en avril 2013 chez Grasset. En revanche se dégage une idée, celle que les dés de la révolution numérique sont désormais joués. Vraiment ?

Il y a les livres qui marquent une rupture. D’autres non.  »La condition numérique », un essai de Jean-François Fogel et Bruno Patino, paru chez Grasset, fait parti des seconds. Leur analyse de la transformation de la société sous l’effet d’internet est pourtant fort léchée, argumentée et documentée. Mais, aucune thèse ne vient grandir le lecteur, sauf peut-être celle que… les visionnaires, qu’ils invoquent, avaient raison. Et ils sont nombreux : Marshall McLuhan, William Gibson, Pierre Teilhard de Chardin, Jean Baudrillard, Vladimir Nabokov, Arthur C. Clarke, Jules Verne…

Pourtant, l’essai débute par un constat contradictoire« l’homo sapiens n’est pas devenu l’homo numericus » annoncé par certains. « Nous ne vivons pas encore au sein d’une pure société de communication numérique et nous ne sommes pas non plus les expérimentateurs d’un nouvel âge de l’information », avancent d’emblée les auteurs. Le reste de l’essai tendrait pourtant à démontrer le contraire. Il contient un nombre impressionnant de phrases définitives, qui laissent peu de place à d’autres futurs. Et pour commencer, « le seul élément durable, c’est la connexion ». D’ailleurs, « la nouvelle condition [est] celle de l’humain enchaîné à sa connexion numérique. » C’est dit.

LA FRONTIÈRE, C’EST LE CODE

En terme de géopolitique aussi, Internet aurait définitivement tout changé : « C’est le réseau qui façonne désormais le monde et non l’inverse. L’Internet n’est pas la carte d’un réseau qui s’efforce de desservir au mieux un territoire nommé monde réel. C’est, au contraire, le traité des données numériques […] qui détermine la mise en forme du monde réel. Même sans connexion, nul ne vit plus à l’écart du monde d’Internet. » Les frontières, forcément, sont elles aussi mises à mal. Mais pas comme on le croit.

La fracture numérique ne serait finalement pas là où on l’attend. « C’est à la lumières de ces langages [les codes, ndlr], qu’il faut reconsidérer la frontière séparant les humains des machines numériques. »Selon les auteurs, il y aurait en fait « d’un côté ceux qui maîtrisent le code ». De l’autre, « ceux que l’ignorance des langages informatiques coupe de l’un des meilleurs points de vue […] sur la vie numérique telle qu’elle se bâtit en temps réel ». D’où l’urgence d’enseigner le code à l’école pour faire des enfants des citoyens libres. Mais ça, les auteurs ne l’évoquent même pas.

L’économie semble plus inspirer Jean-François Fogel et Bruno Patino. Mais ils succombent à la schématisation du bouleversement en cours. Sans surprise, ils avancent qu’Internet « ouvre en fait un nouveau chapitre de l’histoire économique, avec l’apparition de nouveaux acteurs qui bouleversent les lois de l’échange et de la valeur ». Pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris, ils expliquent que« les données sont la monnaie de l’espace numérique, leur accumulation dans une base de données en constitue désormais le capital ». Pire, les nouveaux empereurs, baptisé GAFA - GoogleApple,FacebookAmazon -, auraient déjà gagné toutes les batailles : « Aucune entreprise du monde réel […] ne peut rêver de concurrencer les géants du numériques sur le réseau. Ils sont partis avant les autres. Ils ont accumulé les données […]. »

ET SI LES DONNÉES DEVENAIENT UN BIEN PUBLIC

D’ailleurs, les lois qui régissent la manière de conduire une entreprise à l’heure digitale, seraient déjà écrites, voire figées : Loi 1 – le client c’est le produit ; Loi 2 – la gratuité est réglée d’avance ; Loi 3 – la valeur réside dans l’expérience ; Loi 4 – acheter n’implique pas posséder. Ces lois sont peut-être valables aujourd’hui, mais demain ? L’avènement d’un Internet des objets, où les machines prendraient en quelque sorte leur propre contrôle, risque de tout changer. Les lois édictées après vingt ans de développement public d’Internet et du Web pourraient être rendues obsolètes, ou, plus probables, être rejointes par de nouvelles. Or pas un mot dans cet essai. Les auteurs ne s’interrogent que sur l’éventuelle transformation des données en bien public. Même s’il s’agit « d’une hypothèse qui demeure politiquement enviable mais difficile à mettre en œuvre ». C’est leur seule concession aux futurs possibles. « Mais selon que les données resteront un bien privé ou deviendront bien commun ou bien public, la nature du capitalisme numérique sera changé : il sera hypercapitalisme, capitalisme régulé ou économie du partage. »

La condition numérique en serait donc, alors, elle aussi chamboulée. Car le réel n’est pas la connexion.« Il n’y a pourtant pas lieu de douter du réel : il reste présent, bien sûr, mais il n’est plus seul. […] Le réel, c’est le monde plus la connexion. » Additionner d’autres possibles est donc envisageable. Une thèse à creuser.

Aurélie Barbaux

Première publication su billet le 22 avril.

AB

bulle Reactions
  1. [...] See on blog.usinenouvelle.com [...]

  2. La « condition numérique&nbsp... | 8 mai 2013 à 14:04

    [...] Aucune thèse dans La Condition Numérique, l’essai de Jean-François Fogel et Bruno Patino paru en avril 2013 chez Grasset. En revanche se dégage une  [...]

com_reagissez