Pas de martingale pour l’innovation ? Pas si sûr. En tout cas, certains s’essayent à proposer des modélisations de processus d’innovation. Voire même des théories. J’en ai déjà rencontré deux.
Le premier, Steeve Augoula, docteur en mathématique appliquée, diplômé de l’université de Bordeaux, affirme avoir modélisé les mécanismes de l’innovation et être en mesure de les dupliquer. Parti du principe que c’est l’absence de communication entre le monde de la recherche et celui de l’entreprise qui freine l’innovation, il propose de les rapprocher en mixant les expertises au sein d’équipes légères, baptisées générateurs technologiques.
Son concept d’intelligence techno-stratégique vise à imaginer et développer des technologiques de rupture et à leur trouver des marchés selon un processus itératif de boucles entre science, besoins industriels et marketing. Chaque projets est porté par un équipé composée de deux précurseurs, technologique et stratégique et de deux architectes, système et business.
Le concept est testé au sien de l’agence en innovation Glaizer Group, créé en 2003 et installée à Malakoff. Reproductible, son modèle d’usine à innover fait l’objet du projet Geenov, à Poitier, soutenu par la région Poitou-Charentes.
Le second est Armand Hatchuel, professeur à l’école-des Mines ParisTech et co-président du groupe Design Theory de la Design Society. Il a carrément élaboré une théorie pour l’innovation de rupture, ou théorie C-K (concept-knowledge theory). « Une théorie scientifique est plus puissante qu’une méthode. Lorsqu’elle s’impose, il faut 30 ans pour la déloger. La notre ne met pas l’innovation en équation, mais se sert des mathématiques modernes, comme la théorie des ensembles. Elle est toutefois déclinée en une méthode, KCP (connaissance, concept, prototype) notamment forgée avec la RATP et adaptée par plusieurs entreprises. Elle consiste à activer d’abord des connaissances auxquelles on ne se serait pas spontanément intéressé. Puis, dans la phase concept, on cherche à briser les règles de formation des notions communes à un contexte industriel, pour ensuite en établir de nouvelle dans la phase, dite »prototype. », explique Armand Hatchuel.
En quoi consite exactement sa théorie C-K ? « Si l’on veut faire des ruptures, il faut concevoir dans l’inconnu et collectivement. Avant, pour concevoir un nouveau produit, on partait d’un cahier des charges, ce qui signifie que l’on connaissait déjà ce que l’on voulait et les marchés visés. » Mais, insiste son acolyte Benoit Weil, également professeur à Mines ParisTech, »si les modèles de conception réglée, (comme la théorie allemande du « systematic design ») ont fait leur preuve en matière d’amélioration de la performance des produits existants, ils ne permettent pas l’émergence de nouveaux concepts. « Depuis 1995, nous avons commencé à étudier un cadre théorique qui aide à échapper aux règles de conception et qui permette de déplacer l’identité des objets. Le Velib est un bon exemple. Il a transformé un vélo en un système de transport collectif individuel. Il a donc fallu reconstruire une modélisation du raisonnement adaptée à l’inconnu et à la rupture du sens commun. »
Mais attention, l’efficacité de l’innovation s’inscrit toujours dans une histoire collective. «Regardez Apple, la personnalité de son dirigeant, la stabilité de son équipe et l’apparente faiblesse de la R&D interne ! » L’innovation de rupture ne s’improvise pas… mais peu s’apprivoiser.
Pour diffuser leur théorie Armand Hatchuel et Benoit Weil ont ouvert en janvier 2009 une chaire « Théories et méthodes de la conception innovante » sponsorisée par Dassault Systèmes, RATP, Renault, Thales, et Vallourec. Comptez une semaine de cours intensifs, et quelques maux de tête. Car le modèle n’a beau ne pas être mathématique, lorsque l’on ouvre l’ouvrage de référence « Théorie et méthode de la conception innovante », il y a des équations à chaque page.
AB













S’il faut saluer ces initiatives françaises il ne faut pas oublier que dès 1788 l’auteur de Guillaume Tell (l’Allemand Friedrich Schiller) posait les bases du brainstorming et que vers 1947 naissait en Russie la théorie TRIZ (qui a ensuite notamment donné ASIT, initiée en Israël et maintenant co-développée en France).
La méthode TRIZ est à rapprocher des « modèles de conception réglée » évoqués par l’auteur. On en reste à une couche de résolution de problèmes techniques, à partir de l’existant. Les deux démarches proposées là, et particulièrement la première, semblent apporter la dimension stratégique et managériale qui fait tant défaut à la France, lorsqu’il s’agit d’innover pour rester compétitif. La phase « d’activation des connaissances que l’on n’aurait spontanément pas cherchées » de la seconde méthode semble également prometteuse pour introduire de la rupture.
Je voulais juste dire qu’on n’a pas commencé à modéliser l’innovation avec C-K (sans qualifier les approches ni les résultats obtenus pas les outils déduits de la modélisation).
Vous semblez très bien connaître et défendre C-K (un peu moins TRIZ sans doute, qui n’est pas une « méthode »
et avez tout à fait raison sur le fait que TRIZ ou ASIT ne partent pas de « rien » comme le propose C-K. Cela me rappelle une phase de Carl Sagan : « If you want to make an apple pie from scratch, you must first create the universe. ». Partir de rien est à définir.
Pour information TRIZ et ASIT ont des parties de résolution mais aussi de conception (sans partir d’un problème).
Pour la rupture, ne confondons pas la démarche d’idéation et le résultat.
Le Vélib n’aurait-il pas pu être créé (ou n’a-t-il pas été créé) en partant d’une volonté de service basée sur la vélo ou d’un problème de mutualisation à résoudre ?
Est-ce que C-K s’appropie l’idée du Velib ? Je ne ne crois pas.
Ce service n’est-il pas en fait que la copie de solutions initiées ailleurs ? (depuis des années en Suède).
Merci pour ces précisions. Les auteurs de CK ne s’approprient pas le Velib, mais l’utilisent comme exemple, pour marquer la différence entre innovation incrémentale et rupture, montrant ainsi que l’innovation de « rupture » n’est pas forcément dans l’objet mais aussi dans le service ou le procédé.
Et bien sur la méthode CK n’est ni unique, ni la première.