Les industriels français boudent-ils l’innovation ? : Le blog Innovation de L\'Usine Nouvelle, par la journaliste Aurélie Barbaux

Les industriels français boudent-ils l’innovation ?

Le 16/11/2009 | Entreprise, Europe

Déjà, l’incapacité pour Futuris de proposer une estimation de l’intensité de la R&D en France en 2008 était suspecte. « Nous travaillons sur des chiffres avec deux ans de retard, donc nos prévisions ne seraient pas significatives cette année, car on peut s’attendre à une rupture avec la crise », expliquait Nadège Bouquin, chef du service Futuris (groupe de réflexion prospective sur le système français de recherche et d’innovation) de l’ANRT (Association nationale recherche et technologie). Parmi ses 170 membres, on trouve pourtant tous les principaux industriels investisseurs en R&D de France, aux côtés de quelques institutions de recherche et d’aide à l’innovation.  Difficile de croire qu’ils aient plus de problèmes à compiler les chiffres d’investissements de R&D public et privé, alors que des cabinets privés américains, comme Booz, ou les services de l’Europe y arrivent.

Les chiffres 2008 étaient-ils si mauvais, que Futuris a préféré ne pas s’en servir ? L’hypothèse est osée, mais au vu de ceux publiés par l’Europe dans son Tableau de bord annuel des investissements industriels européens  (the 2009 EU industrial R&D investment scoreboad), le doute est permis.

sb_2009Les investissements des industriels français en R&D en 2008 n’auraient crû que de 0,7 % entre 2007 et 2008, quand la croissance moyenne européenne est de 6,9 %, que les allemands ont augmenté les leurs de 8,9 %, la Suède de 17,4 %, le Danemark de 16,4 %, le Royaume-Uni de 11,3 % , l’Espagne de 9,4 %  et, moins en forme, la Finlande de 1,6 %. Dans ce Top 10 européen, seule la Belgique fait moins bien que la France avec -0,8 %. Et si Sanofi-Aventis est toujours le douzième groupe international qui investit le plus en R&D, Alcatel Lucent a reculé de la 21e à la 27e place, Renault de la 35e à la 44e, passant derrière PSA, qui recule de la 42e à la 43e. Pas brillant donc. Conséquence, la France ne pesait plus que pour 5,9 % de la R&D privée mondiale en 2008 contre 6,7 % en 2008. 

La réforme du crédit impôt recherche en France, qui a porté à 30 % le montant des dépenses de recherche déductibles à partir de 2008, n’a donc pas eu l’effet escompté sur les grands comptes français. Elle ne les aurait donc pas incité à investir plus en recherche, et ce, avant même que la crise ne commence normalement à peser sur le budget de R&D, qui n’ont partout ailleurs été touchés qu’à partir de 2009. Selon l’étude Booz 2009 « The global innovation 1000 », paru fin octobre, les investissements mondiaux en R&D ont continué à croître en 2008 de 5,7 % et n’ont commencé à reculer, au moins pour la moitié des 1 000 groupes étudiés, qu’au premier trimestre 2009 d’en moyenne de 7,4 %.

A contre-tendance, les grands industriels français ne miseraient-ils donc pas massivement sur l’innovation comme le reste du monde ? A moins que ce soit, « un problème de méthodologie », comme l’a évoqué, probablement sans trop y croire, le commissaire européen de la recherche Janez Potocnik, lors de la conférence de presse du 16 novembre 2009 à Bruxelles de présentation du tableau de bord R&D 2009,  qui indique lui une croissance mondiale des investissements industriels mondiaux de 6,9 % (sur les 1 000 premiers) avec une très bonne performance globale des européens (+8,1 %) comparée aux américains (+5,7 %) et aux japonais (+4,4 %) , mais forcément loin derrière la Chine, (+40 %), l’Inde, 27,3 %), Taiwan (25,1 %) ou le Brésil (18,6 %), qui ne pèsent a eux qu’envirion 10 % du total mondial.  

Autre solution, plus utopique : la croissance des investissements en R&D en France se serait-elle déportée sur les PME et donc invisible dans d’étude européenne. Mais a-t-on les moyens de le mesurer ?

AB

bulle Reactions
  1. [...] De la même manière, Il serait intéressant d’avoir des chiffres sur les pratiques francaises. Aujourd’hui on ne peut trouver qu’un rapport Futuris sur la question, encore incomplet pour une vraie vue actualisée (cf article Aurélie Barbaux -Usine nouvelle) [...]

  2. Soubi | 23 novembre 2009 à 9:16

    Si l’étude porte exclusivement sur le secteur industriel pur, ce n’est pas étonnant. L’innovation a plutôt lieu désormais dans les services et ce secteur est surtout constitué de PME. En 2008, la grosse part des innovations de services de PME a été financé par Oséo via l’aide directe et à l’innovation. Car les PME du tertiaire ont eu du mal à recourir au CIR. Donc allez voir du côté d’Oséo pour l’année 2008. Vous serez surpris.

  3. AB | 24 novembre 2009 à 16:09

    Avez-vous des exemples d’innovation de service financés par Oséo Innovation. Il leur est en effet encore souvent reproché ne n’être en mesure que d’évaluer – et donc de financer- les innovations technologiques.

  4. VCh | 26 novembre 2009 à 16:42

    « Osée », l’hypothèse suspicieuse de ce billet l’est en effet. Disons même qu’elle est erronée.

    Passons rapidement sur les motivations qui auraient pu pousser FutuRIS à ne pas publier des chiffres accessibles à d’autres. Ce raisonnement choisit d’ignorer la crédibilité et l’objectivité généralement attachées à la production de FutuRIS ; il oublie en outre que la moitié de nos souscripteurs sont des institutions publiques, que vous auriez tout aussi bien pu soupçonner de vouloir faire campagne pour « récupérer » les quelque quatre milliards du crédit impôt recherche. Votre thèse ne résiste donc pas à l’analyse.

    Plus important, et également passé sous silence : ce n’est pas parce qu’une grande entreprise a son siège social en France qu’elle y exécute la majeure partie de sa RD. Dans un contexte de mondialisation, c’est même de moins en moins vrai. Autrement dit, additionner les budgets corporate des plus grandes firmes (françaises en l’occurrence) a certes un sens pour qui veut suivre la dynamique des institutions ou des filières ; mais c’est un bien piètre instrument de mesure pour avoir une idée de ce qui se passe sur un territoire donné et, par conséquent, pour être en mesure de formuler des recommandations aux pouvoirs publics chargés de la dynamisation de l’économie. Booz et d’autres font le premier métier et ils ont estimé disposer de données suffisamment fiables pour les faire connaître. FutuRIS fait le second métier et nous n’avions pas une telle garantie.

    Quelques mois seulement après la crise des subprimes, alors que résonnent encore l’écho des dizaines d’appels au discernement et à l’autodiscipline quant aux limites de prédictibilité des modèles théoriques, c’était bien la moindre des choses que de s’abstenir de publier des chiffres inexacts et invérifiables par construction.

    En effet, on parle ici de la progression annuelle d’une dépense de recherche ; c’est-à-dire que l’on compare une estimation à l’estimation équivalente conduite l’année précédente. Avec une telle approximation, les résultats les plus décevants (par exemple un recul de 5%) et les plus encourageants (une progression de 5%) se confondent statistiquement ! Plutôt que de disserter sur un chiffre forcément imprécis, qui par ailleurs contribue à sacraliser la notion de dépense sans obliger à se soucier de l’efficacité avec laquelle celle-ci est convertie en un résultat socio-économiquement bénéfique, il nous a paru prioritaire de décaler les termes du débat.

    Il est sans doute nécessaire, par exemple, de s’interroger sur les domaines de force et de faiblesse de la France en matière de recherche et d’innovation, à l’heure où les stratégies nationales et européenne sont en question, à l’heure aussi où l’on s’interroge sur ce que devraient être des dépenses préparant l’avenir.

    De votre côté, vous auriez pu par exemple chercher à enquêter sur les explications possibles du « déclassement » que vous relevez à juste titre dans le Scorebooard concernant les entreprises françaises. C’est fondamentalement la seule vraie question à se poser. FutuRIS cherche de son côté à comprendre ce phénomène, et cela prend du temps.

    Nous pourrons surement nous apporter un meilleur concours mutuel dans les temps à venir.

    Très cordialement,

    Vincent Charlet
    Directeur de FutuRIS

  5. AB | 26 novembre 2009 à 18:10

    Merci pour ce commentaire argumenté.
    Je ne voulais pas mettre en cause la qualité du travail de Futuris, que je suis la première à citer en référence et à recommander. Pour autant, ma déception de n’avoir point cette année vos estimations s’est transformée en doute que je me suis permis d’exprimer, j’avoue aussi un peu par provocation.
    L’exercice auquel vous vous livrez semble effectivement périlleux.
    Pour autant, je continue à ne pas comprendre comment la crise des “subprime”, survenue fin 2008, a pu avoir un impact sur les budgets R&D de la même année. La faible augmentation des investissements de R&D des grands comptes français est-elle donc réellement imputable à la crise ? Le Commissaire européen pour la recherche a pour sa part déclaré que l’effet devrait plutôt se faire sentir d’ici un voire deux ans. Que s’est-il donc passé en France ?

    Je m’interroge comme vous ? Mais n’ai pas les mêmes moyens d’investigations.

    D’autre part, je ne comprends pas votre remarque sur les institutions publiques “vous auriez tout aussi bien pu soupçonner de vouloir faire campagne pour « récupérer » les quelque quatre milliards du crédit impôt recherche”. Qu’entendez-vous par là ?

    J’attends en tout cas avec impatience votre analyse sur tous ces sujets… et saurai, promis, être plus patiente à l’avenir.

  6. Guy | 6 décembre 2009 à 13:45

    Je confirme sur le poids du secteur des services dans les investissements de recherche (certes) mais aussi et surtout de développement. Ce ne sont pas des “sauts technologiques” mais des convergences de technologies existantes pour répondre à de nouveaux usages. Ce type d’innovation est effectivement financé par Oséo par l’aide à l’innovation. Depuis la fin des années 90 d’ailleurs. On les met moins en avant, mais peut être qu’elles le seront désormais de façon plus précise dans les bilans de Oséo. Le poids lourd de l’industrie (représenté par Bercy, côté DGCIS) a pu freiner l’information sur ce sujet crucial pourtant.
    Dans l’industrie, point de salut à l’heure actuelle. Tout est délocalisé. Il faut attendre la mise en oeuvre de nouvelles filières ancrées sur le territoire français (on verra…, c’est pas sûr).
    Par contre, dans le tertiaire numérique et autre, il y a tout un pan de l’activité économique qui a été reconnu “innovant” par Oséo Innovation (pour les FCPI entre autres) mais aussi pour les financements directs. Ce secteur est un gros pourvoyeur d’emploi qualifié, et sur le plan purement local, car très lié au savoir-faire sur place et à la “culture”. Les ingénieurs et informaticiens français sont réputés dans le monde. On pense aussi aux concepteurs d’effets spéciaux et jeux vidéo. On est fort aussi dans le “software”, le “contenu”… La puissance publique a fait beaucoup pour cela, même si elle devrait passer à la vitesse supérieure.

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